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Nos lecteurs ont la parole

La violence monothéiste de Jean Soler (I)*

Par Stéphane HESSEL- Gérard D. KHOURY
Après que le président Obama, dans son discours du Caire, eut tenté de dépasser les oppositions entre islam et Occident pour ouvrir un nouveau dialogue avec le monde musulman, dont les résultats politiques se font toujours attendre, il est utile de rappeler la parution d'un ouvrage en 2009 - La violence monothéiste de Jean  Soler - dont la lecture attentive permet un remarquable décryptage de certains conflits les plus atroces de ce début de siècle et éclaire les impasses du Moyen-Orient.
D'emblée, l'auteur campe son propos : «L'extrémisme qui heurte nos sociétés prétendues évoluées et rend perplexes nos médias n'est pas la dérive accidentelle que peut subir, passagèrement, n'importe quelle religion, c'est une tendance inhérente aux trois religions monothéistes, consubstantiellement à leur idéologie. Pour sonder les assises de l'extrémisme dans une recherche de civilisation comparée - seul moyen de porter sur l'univers mental collectif qui est le nôtre un regard décalé, moins entaché d'ethnocentrisme -, j'ai pris comme fil conducteur l'idée que se font des contraires différentes civilisations ». Soler va donc méthodiquement examiner la manière dont deux grands peuples non monothéistes ont délibérément rejeté la violence, le grec et le chinois, et dont les penseurs ont préconisé la mesure comme moyen de maîtriser les tentations extrêmes. Soulignons tout de suite que la démonstration étayée de Soler est le résultat d'une recherche patiente. La violence monothéiste vient couronner le travail de l'auteur  sur les origines du Dieu unique auxquelles il a consacré il y a quelques années trois ouvrages parus chez le même éditeur. L'extrême rigueur de la démarche de cet agrégé de lettres, qui a appris l'hébreu pour lire le texte de la Bible et pouvoir le comparer aux traductions grecques et latines, est associée à une érudition ne pesant jamais sur le lecteur. Dans un langage clair et non codé, Jean Soler a fait le pari de nous rendre intelligible la matrice de la violence monothéiste qui irriguera les trois religions abrahamiques.
Pour ce faire, il part donc des couples de contraires et de la pensée binaire. Il examine d'abord le modèle chinois en s'appuyant sur les travaux de François Julien, philosophe spécialiste de la Chine, et Soler soumet la synthèse qu'il fait au regard d'un autre sinologue, Jean-François Billeter. Pour ne prendre qu'un seul exemple dans le Livre des changements, c'est celui de l'hexagramme 60, intitulé Milieu. «  Le commentaire traditionnel "Dixième aile" résume ce chapitre par le seul verbe, écrit Soler, "s'arrêter". Il faut résister à la tentation des extrêmes ; au choix exclusif d'un des contraires au détriment de l'autre. La sagesse recommande d'allier fermeté et souplesse (le yang et le yin) pour rester dans la "mesure", pour garder une position harmonieuse, équilibrée, modérée. »
Dès cette première étape que constitue le modèle chinois, Soler marque déjà la différence avec la civilisation hébraïque. « L'idéologie de l'Écriture, écrit-il, préconise et légitime le recours à la violence » comme nous le verrons plus loin.
Si l'auteur écrit une vingtaine de pages sur ce modèle chinois, sa fine connaissance de la Grèce antique l'autorise à en consacrer plus de cent au modèle grec, qu'il passe au crible du thème des contraires : bien/mal, pur/impur, limité/illimité, semblable/dissemblable, beau/laid, pair/impair, etc., perçus aussi comme complémentaires.
« Pour comprendre le monde grec, écrit Soler, il faut apprendre la complexité. On doit se pénétrer de la parole de Protagoras : "Le bien est quelque chose de bigarré". Ce terme de "bigarré" (pikilon) fait partie des mots-clés de la pensée grecque. Si l'on reste prisonnier d'une conception inoculée à l'Occident par le monothéisme judéo-chrétien, la Vérité est une, et le Bien un, comme (parce que) il n'y a qu'un seul Dieu, on restera étranger à cet univers où chaque individu est composite et en relation de complémentarité ou de rivalité avec plusieurs divinités.
« L'important, par exemple, est de noter ici que "le milieu" ( to meson, adjectif au neutre employé comme un substantif, littéralement "le médian") est un concept-clé de la pensée et de la civilisation grecques, comme il en est pour la Chine. Il désigne aussi bien "le centre" d'un cercle que l'espace où doit se déployer, pour être approuvée, l'activité humaine. »
À l'éloge du milieu qui définit une position dans l'espace correspond celui du mélange (mixis), pour éviter les extrêmes. Ainsi, Jean Soler rappelle-t-il que lors des soirées entre amis, un des convives était chargé du mélange du vin et de l'eau : « Il lui incombait de doser  "convenablement" les deux boissons au cours de la soirée, selon l'humeur des participants et l'atmosphère générale. Il forçait un peu sur le vin pour réveiller les esprits, ou sur l'eau pour les calmer ».

(à suivre)
*édition de Fallois
Après que le président Obama, dans son discours du Caire, eut tenté de dépasser les oppositions entre islam et Occident pour ouvrir un nouveau dialogue avec le monde musulman, dont les résultats politiques se font toujours attendre, il est utile de rappeler la parution d'un ouvrage en 2009 - La violence monothéiste de Jean  Soler - dont la lecture attentive permet un remarquable décryptage de certains conflits les plus atroces de ce début de siècle et éclaire les impasses du Moyen-Orient. D'emblée, l'auteur campe son propos : «L'extrémisme qui heurte nos sociétés prétendues évoluées et rend perplexes nos médias n'est pas la dérive accidentelle que peut subir, passagèrement, n'importe...
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