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Économie - Analyse

Doctorants-adultes : au carrefour des savoirs professionnels et théoriques

de Jan Schaaper*

Vous voulez devenir un bon manager, faites un MBA. On vous enseignera les savoirs utiles pour la gestion de l'entreprise. Mais quels savoirs ? C'est là où le débat s'anime. En gestion des entreprises, il y a au moins deux, voire trois niveaux de savoirs. D'abord, il y a les sacro-saints savoirs opérationnels qu'on appelle aussi, avec déférence, savoirs professionnels. Il s'agit de savoir comment tenir une comptabilité ou mettre en place une politique de communication. Puis, il y a les savoirs théoriques, qui visent à modéliser de manière abstraite les réalités de l'entreprise de façon à pouvoir les généraliser. Puis, le troisième niveau est le savoir moral, qui a fait son retour spectaculaire avec la crise financière. Il s'agit de juger sur le bien et le mal des pratiques professionnelles et des théories. N'a-t-on pas désespérément cherché les coupables de la crise financière, en accusant à la fois les traders, avec leurs pratiques condamnables, et les professeurs en finance, grands défenseurs de la théorie libérale ?
Il existe une certaine tension entre les savoirs professionnels et les savoirs théoriques. On entend les académiques se plaindre que l'université se secondarise et que ses enseignements ressemblent de plus en plus à des cours de lycée. On entend aussi que les écoles de gestion ressemblent de plus en plus à des universités et que leurs enseignements, réputés pour leur contenu professionnel, deviennent de plus en plus théoriques. En réalité, les deux univers, savoirs professionnels et théoriques, sous la pression des accréditations et des classements internationaux, convergent. Pour être bien classé et accrédité, il faut un mélange des deux. Un peu de farine et quelques œufs et vous aurez un bon gâteau. Dans une business school, une partie des cours est donnée par des professionnels qui, proches du terrain, prêchent la bonne pratique de l'entreprise. L'autre partie est enseignée par des chercheurs académiques, qui exposent leurs grandes théories. Un professionnel vous démontre à travers un calcul très professionnel qu'il faut sous-traiter la production en Chine ; l'académique vous démontre que la théorie des coûts de transaction explique parfaitement ces comportements.
Reste la question du renouvellement de la connaissance théorique. Comment les enseignants académiques mettent-ils à jour leurs grandes théories ? C'est le rôle de la recherche. On voit apparaître de plus en plus un nouveau type de chercheur, qu'on appelle le « doctorant-adulte ». Par opposition au « doctorant-bébé », qui rédige sa thèse dans la continuité de ses études, le « doctorant-adulte » est un praticien chevronné qui éprouve le besoin de jeter un éclairage théorique sur ses pratiques professionnelles. Cela se produit assez fréquemment à mi-parcours. Une sorte de crise des 40 ans. Ces chercheurs en herbe sont éminemment intéressants. Il ne s'agit plus de mélanger les œufs à la farine car ils sont œufs et farine en même temps. Ce sont des professionnels qui se muent en académiques et qui transforment leur savoir professionnel en savoir théorique.
C'est là où les sciences de gestion, en employant ici volontairement le terme « sciences », se distinguent des autres sciences. On peut étudier une maladie sans en être malade ; on peut étudier le code pénal sans être un criminel. Mais en sciences de gestion la recherche est plus riche lorsqu'elle est nourrie par des expériences d'entreprise. Et elles y gagnent. Car les sciences de gestion méritent mieux que d'être une simple boîte à outils professionnels qu'on ouvre dans un cours de MBA. Elles ont besoin de théorisation et de réflexion morale. C'est peut-être même le prix à payer pour sa survie. Les chercheurs à double casquette, au carrefour des savoirs théoriques et professionnels, sont les bienvenus dans ce débat. Manager qui lit cette rubrique, vous vous sentez prêt ? Lancez-vous dans un doctorat.

*Professeur à Bordeaux-École de management et à l'ESA.


En coopération avec : l'ESA

de Jan Schaaper* Vous voulez devenir un bon manager, faites un MBA. On vous enseignera les savoirs utiles pour la gestion de l'entreprise. Mais quels savoirs ? C'est là où le débat s'anime. En gestion des entreprises, il y a au moins deux, voire trois niveaux de savoirs. D'abord, il y a les sacro-saints savoirs opérationnels qu'on appelle aussi, avec déférence, savoirs professionnels. Il s'agit de savoir comment tenir une comptabilité ou mettre en place une politique de communication. Puis, il y a les savoirs théoriques, qui visent à modéliser de manière abstraite les réalités de l'entreprise de façon à pouvoir les généraliser. Puis, le troisième niveau est le savoir moral, qui a fait son retour spectaculaire...
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