Il peut même arriver qu'un candidat à la présidence des États-Unis gagne la course à la Maison-Blanche sans avoir obtenu la majorité des suffrages de ses concitoyens. Une telle configuration est possible si le candidat en question emporte de très courtes majorités dans un certain nombre de grands États et, inversement, se laisse distancer par l'adversaire dans beaucoup de petits États.
Il en est de même pour les élections législatives dans un pays comme la France, où l'on a vu ces vingt dernières années une formation politique atteindre, en termes de voix, près de 15 % de l'électorat et, malgré cela, se retrouver au final sans aucun député à l'Assemblée nationale.
Bien entendu, les responsables de cette formation, et d'autres, ne se sont jamais privés de donner de la voix pour dénoncer une telle « injustice », sans pour autant parvenir à secouer le système, encore moins à l'ébranler, à supposer qu'ils en aient eu l'intention.
Mais nous sommes au Liban, un pays dont les institutions sont encore à édifier, et celui qui parle est le chef d'un parti qui entretient une infrastructure étatique en concurrence avec ces institutions, y compris dans certaines tâches régaliennes.
Dès lors, les propos de Hassan Nasrallah sur la distinction entre majorité parlementaire et majorité populaire ne relèvent plus d'une logique banalement politicienne, comme ce serait le cas ailleurs, mais plutôt d'une volonté, constante elle aussi, de miner les assises de ces institutions - et de l'État tout court - tant qu'elles échapperont à l'emprise de son parti.
Cela étant dit, on se doit de noter que le secrétaire général du Hezbollah s'est montré en l'espèce relativement prudent. Il n'a pas affirmé que, cette fois-ci, majorité parlementaire et majorité populaire ne coïncident pas, il en a simplement suggéré subtilement la possibilité. « Nous reconnaissons l'existence d'une majorité parlementaire. Mais pour ce qui est du calcul de la majorité populaire, il faudra que les instituts de recensement s'en chargent en étudiant les chiffres avec précision. S'il s'avère que la partie adverse a la majorité des voix, je le reconnaîtrai », a dit Hassan Nasrallah.
Le général Michel Aoun, quant à lui, ne s'est embarrassé d'aucune nuance. Il a proclamé hier la victoire de l'opposition en termes de suffrages exprimés.
En réalité, il n'est nul besoin d'institut de recensement ou de recherches pour connaître la vérité sur ce point précis. Il s'agit d'une opération arithmétique, d'une simplicité enfantine, à la portée de tout un chacun, à partir des résultats du scrutin publiés par le ministère de l'Intérieur.
En revanche, il existe une difficulté, et elle réside dans le choix de critères politiques non contestables pour réaliser une telle opération. La suggestion de Hassan Nasrallah et l'affirmation de Michel Aoun partent du principe - en apparence évident - qu'il faut comptabiliser les voix dans toutes les circonscriptions du pays. Dans ce cas, l'opposition génère, en effet, un total de voix supérieur à celui du 14 Mars et de ses alliés.
Or d'un point de vue politique, on a le droit de contester ce critère, parce qu'il place sur le même plan les circonscriptions où les deux camps ont présenté des candidats face à face et celles où un seul des deux camps était présent, éventuellement face à des indépendants se présentant à titre individuel et qui ne sont alliés ni à l'un ni à l'autre.
La question qui se pose est de savoir s'il est pertinent, dans le contexte libanais, de considérer que des élections ont eu lieu à Tyr, Nabatiyeh, Bint Jbeil et... Bécharré, au même titre qu'à Achrafieh, Zahlé, et même au Akkar et à Beyrouth III.
En réalité, l'unique critère politiquement objectif pour calculer le pourcentage de voix du 14 Mars et de l'opposition est celui qui ne prendrait en compte que les circonscriptions où les deux camps étaient représentés, soit par des listes concurrentes, complètes ou non, soit au moins par un ou deux candidats clairement soutenus par un camp ou l'autre.
Si l'on retient ce critère, il faudra d'embler écarter du calcul les circonscriptions suivantes : Baalbeck-Hermel, Bécharré, Marjeyoun-Hasbaya, Nabatiyeh, Bint Jbeil et Tyr. À ces circonscriptions, il convient d'ajouter Jezzine et Zahrani : dans la première, les deux principales listes en concurrence étaient du même bord. Quant à la troisième liste (Edmond Rizk), elle ne se réclamait pas officiellement du 14 Mars, ni surtout ne bénéficiait de son investiture, tout comme pour le candidat FL se présentant individuellement à Zahrani. À Marjeyoun-Hasbaya, des piliers du 14 Mars avaient publiquement appelé à voter pour des candidats se présentant sur la liste de l'opposition.
Dans les 18 autres circonscriptions, l'addition des moyennes obtenues par les listes des deux camps donnent près de 60 % des voix au 14 Mars et ses alliés centristes et 40 % à l'opposition (voir tableau ci-dessous).


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