C'est quand même le moment de rappeler quelques constatations :
1.- C'est tout d'abord que dans l'état politique actuel des choses - avec les deux principaux regroupements politiques et les alliances électorales qui pourraient ne pas correspondre toujours aux objectifs de principe déclarés, et que les Libanais le veuillent ou non -, force est de constater que six ou sept personnalités politiques et chefs de file sont capables de faire élire les 128 députés de la nation. S'il est vraiment déplaisant de le reconnaître, surtout pour nos chers députés eux-mêmes - et le terme cher s'applique à eux à plus d'un titre puisque souvent leur seule participation durant la législature est le silence -, c'est parce que pareil fait constitue incontestablement un coup de taille au prétendu exercice institutionnel de la démocratie libanaise, particulièrement en l'absence de véritables partis politiques. Ceux-ci viendraient-ils à exister, on pourrait comprendre aisément que dans la lice entre deux ou trois partis en lutte pour le pouvoir, un seul pourrait remporter une majorité de sièges à même de lui assurer l'exercice du pouvoir durant un laps de temps. Mais que quelques chefs de file puissent le faire sur tout le territoire montre bien l'anomalie d'un système politique où l'accord de Taëf s'est bien plus préoccupé de s'attaquer aux prérogatives du président de la République plutôt qu'aux mécanismes institutionnels de la pratique politique libanaise.
2.- C'est ensuite que, du seul fait que Taëf se soit préoccupé de l'accessoire et non du substantiel, les Libanais vivent aujourd'hui dans un système de confusion des pouvoirs absolument étonnant où des ministères, formés de parlementaires et disposant avec leurs groupes des majorités requises de confiance, sont hors de toute sanction parlementaire. Les cris, les hurlements et toutes les joutes oratoires entre ministres, députés et autres personnalités n'y changent rien, au grand bonheur des journaux télévisés et des manchettes des quotidiens pour lesquels c'est là pain béni. Et cela est bien normal car comment la Chambre des députés peut-elle exercer sa fonction de contrôle de l'activité gouvernementale puisque ceux-là mêmes qu'il y a lieu de sanctionner sont des chefs de file parlementaire ou leurs représentants attitrés.
3.- C'est dire enfin ce que nous ne cessons de répéter depuis longtemps dans le cadre même de ce journal, que ceux qui représentent les citoyens n'ont pas à les gouverner. La confusion entre, d'une part, la députation - c'est-à-dire la représentation du citoyen - et, d'autre part, le ministériat - c'est-à-dire la gouvernance des affaires de la nation - finit par conduire à n'être parfois à la hauteur ni de l'une ni de l'autre mission. Et c'est pourquoi nous assistons à ce dérapage formidable où les crises institutionnelles se doublent d'un éclatement ou de la perte des valeurs morales d'intégrité et de rigueur qui sont la force de notre société alors que le citoyen libanais, en tant que tel, placé dans son environnement personnel ou à l'étranger, sait réussir et être un modèle de bâtisseur.
Mais l'heure aujourd'hui n'est pas à la morale. Et il faut être bien naïf pour croire qu'il est possible de changer quoi que se soit à la Constitution issue de Taëf et à la pratique constitutionnelle. Et ceux qui en parlent pour des raisons électorales ou pour l'exercice intellectuel feraient bien aujourd'hui de ne pas attiser les espoirs des uns et les réticences des autres. Force est de constater que ce pays est le fruit de l'engagement du citoyen et que les institutions et les dirigeants ont toujours été proches de lui pour le courtiser en cas de besoin et loin de lui pour ne lui accorder que très peu.
Cela dit, quels votes aurons-nous ? Ceux auxquels nous avons toujours été habitués. Au-delà de l'argent pour les uns, des retournements de veste des autres, ce seront les idéologies du moment et les querelles de familles ou de villages qui détermineront le choix des personnes dont la prétention déclarée, selon les goûts et les ferveurs, est de servir l'avenir du Liban sous toutes les coutures.
Gageons que le maximum serait de voir rester les forces politiques en l'état pour qu'il nous reste un bonheur dans notre malheur, à savoir l'impossibilité pour tout un chacun d'aspirer à faire des changements contraires à l'histoire profonde du pays, ses amitiés régionales et sa géographie.
Hyam MALLAT
Avocat et professeur
Ancien président du conseil d'administration de la Caisse nationale de Sécurité sociale et des Achives nationales


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