Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

Les douleurs inutiles de l’identitaire

André Malraux distinguait les douleurs utiles des douleurs inutiles. Les premières sont incontournables car elles nous maintiennent aux aguets face aux mille dangers de la vie quotidienne. Elles peuvent, le cas échéant, élever l’homme vers les sphères de son propre dépassement intellectuel ou spirituel. Quant aux douleurs inutiles, elles sont toutes chroniques. Elles ont cessé de révéler quoi que ce soit si ce n’est l’absurdité d’une situation. Ces douleurs cruelles n’accouchent que d’elles mêmes et la philosophie s’arrête là où commence la cruauté. Les guerres et les conflits sont à l’image de ces douleurs. Certains sont inévitables et meublent à profusion les couloirs de l’histoire. Mais il existe une catégorie de conflits qui, comme les douleurs chroniques, sont inutiles. Ils ne permettent pas de changer les données de la crise qui les a générés et demeurent, pour une large part, inintelligibles rationnellement. Ce sont les conflits identitaires qui s’auto-entretiennent en permanence, au rythme de guerres civiles périodiques, et dont le modèle demeure celui de ces « inutiles Balkans », selon la formule de François Thual. La belligérance interlibanaise qui sévit depuis le début du XIXe siècle est un interminable et inutile conflit identitaire. Son visage a souvent changé, mais sa caractéristique principale demeure étrangement invariable : absence quasi totale de la moindre volonté de recherche d’un bien commun, condition sine qua non pour l’émergence d’une citoyenneté, la mise en place d’un État de droit et la jouissance des bienfaits de la paix civile. Mais pourquoi le conflit permanent libanais se révèle-t-il incapable d’aboutir à une issue de non-belligérance interne ? Un certain 14 mars 2005, le peuple du Liban avait spontanément exprimé son allégeance citoyenne. Toutes les contradictions se côtoyaient au cœur de Beyrouth, comme autant d’altérités. L’ivresse fut cependant de courte durée. Ce qui s’annonçait comme une révolution unique dans les annales de l’histoire se termina comme feu de paille. Au lieu d’aller jusqu’au bout de la logique du mouvement, de chasser l’occupant et de mettre au pas les collaborateurs ; le changement fut émasculé au nom de la sacralité des identités des hordes tribales. Le gouvernement tomba dans l’enceinte du Parlement. Faire tomber un président de République sous la pression de la populace ? Vous n’y pensez pas ! Que devient alors l’honneur de la fameuse al-taïfa al-karima, la vénérable communauté, dont est issu ce président et qui est à son poste au nom de sa tribu ? Ainsi la voix du peuple, en principe voix de Dieu, fut réduite au silence par le magistère clérical qui sert d’oracle à l’identité mortifère. Et le bon peuple s’en retourna en rangs serrés, chacun à son enclos tribal sous la bonne garde de son berger qui entend défendre, bec et ongles, la parcelle de prairie qui est la sienne et où ne poussent plus que de maigres herbes folles. La lamentable affaire du congé du vendredi saint nous fit voir un de ces bergers, mitré et crossé, lancer des imprécations dignes de Bernard de Clairvaux prêchant la croisade. Sus à l’Autre. Dans ces conditions, a-t-on le droit de critiquer un berger en turban noir à la persane, ou en entonnoir à l’ottomane, quand, à titre d’oracles, ils proclament les vérités divines de leur propre tribu ? A-t-on encore le droit de se dire apôtre de la modernité ou champion de la laïcité des institutions lorsque ces dernières doivent impérativement respecter la sacro-sainte parité des hordes confessionnelles ? Il n’y a pas de chrétiens dans telle administration ? Il n’y a pas de musulmans dans telle autre ? La belle affaire si ladite administration fonctionne dans l’intérêt du bien commun ! Quand on considère le service public comme une mosaïque de territoires identitaires, on n’a pas le droit de critiquer la vénérable taïfa chiite lorsque les ministres, issus de cette tribu, font défection et remettent en cause la constitutionalité d’un gouvernement parfaitement légal. La vérité est toute simple : au Liban, le gouvernement peut être censuré par les magistères cléricaux. L’identitaire, n’en déplaise à tous les romantiques du monde, est la forme la plus fascisante de la vie en société. Il entretient non la paix civile, mais un état permanent de belligérance où le politique est incapable de remplir son rôle premier : celui de régulateur des conflits. La régulation devient tributaire des particularismes qui enracinent leur autorité dans le lien religieux et non citoyen. Les régions de conflits identitaires n’ont d’autre utilité que de se laisser instrumentaliser par les intérêts géostratégiques des « autres », de tous les autres. Ce fut le cas des Balkans, c’est le cas du Liban. Tout ce que le citoyen libanais peut encore espérer, c’est que les « autres » cessent de lui chanter le charme fou de la mosaïque tribale. C’est ce slogan, ruminé sans cesse, qui empêche peut-être les Libanais de se regarder en face, de dépasser le « bien collectif » de l’identitaire pour aller vers le « bien commun » de la citoyenneté. C’est alors et alors seulement que la guerre civile libanaise, dont les violences éclatèrent en 1840, prendra fin. En attendant, le Liban est condamné non à mourir, mais à demeurer un très grand malade qu’on trompe abusivement en lui racontant que l’exotisme de son tribalisme est un spectacle dont jouit avec bonheur et délectation toute la planète. Pr Antoine COURBAN

André Malraux distinguait les douleurs utiles des douleurs inutiles. Les premières sont incontournables car elles nous maintiennent aux aguets face aux mille dangers de la vie quotidienne. Elles peuvent, le cas échéant, élever l’homme vers les sphères de son propre dépassement intellectuel ou spirituel. Quant aux douleurs inutiles, elles sont toutes chroniques. Elles ont cessé de révéler quoi que ce soit si ce n’est l’absurdité d’une situation. Ces douleurs cruelles n’accouchent que d’elles mêmes et la philosophie s’arrête là où commence la cruauté.
Les guerres et les conflits sont à l’image de ces douleurs. Certains sont inévitables et meublent à profusion les couloirs de l’histoire. Mais il existe une catégorie de conflits qui, comme les douleurs chroniques, sont inutiles. Ils ne permettent pas...