Le nomade, tapi dans l’ombre, a toujours constitué la plus terrible des menaces pour les peuples des empires civilisés vivant au sein d’un réseau de cités urbaines. Les peuples de la steppe, organisés en hordes et n’ayant d’autre horizon que l’immensité du vide dans lequel ils vivent, ont été le facteur stratégique le plus important des vieux empires car ils ont fait régner la terreur depuis les rives du Baïkal et les contreforts de l’Altaï jusqu’à l’extrémité occidentale de l’Europe, en passant par les steppes kazakhes, les plaines de la Volga et la grande plaine germano-polonaise. C’est Ivan le Terrible qui mit fin à la menace de ces peuples rebelles à toute forme de civilisation et d’urbanité en utilisant contre eux l’artillerie lourde. C’est ainsi que les livres d’histoire présentent la version de la défaite définitive de la barbarie.
Mais il n’a pas que le canon qui puisse dissuader les hordes rebelles à la vie urbaine et civilisée. Il y a aussi « La Ville ». Jadis, bien avant la construction de la Grande Muraille de Chine, les peuples Hiong-Nou (que nous appelons Huns ou Fléau de Dieu ) faisaient régner la terreur dans l’Empire Céleste. C’est d’ailleurs afin de conjurer leur menace que les empereurs de la dynastie Han firent ériger la Grande Muraille.
Lors d’une de leurs premières razzias contre Chang’Han, l’ancienne capitale de la Chine, les Hiong-Nou investirent la cité. Ils virent « LA » Ville que nous, peuples méditerranéens, appelons Polis, Urbs ou al-Madina. Les chroniques chinoises nous racontent comment ces hordes furent saisies de panique à la vision de ce spectacle qu’elles ne comprenaient pas. Ils étaient habitués à faire un avec leur cheval et à caracoler, leur vie durant, entre l’immensité du ciel de la steppe et l’infinie morosité des plaines de la Haute Asie. Soudain, ils se retrouvèrent face à un ordre qui leur était étranger ; non celui de la nature mais celui de l’homme, de sa rationalité, de son sens de la temporalité, de sa créativité architecturale, de son ordonnancement de l’espace. Autour des places, le long des grandes avenues, l’univers était redéfini, un ordre nouveau lui était donné, un ordre à la mesure de l’homme et de sa vision du monde. La matière du monde se trouvait agencée dans des formes qui font sens. Cet ordre nouveau est celui de la culture qui proclamera toujours, n’en déplaise à tous les positivistes de l’histoire, que l’homme n’est pas sous le déterminisme de la loi naturelle. L’ordre urbain, cette forme si particulière de civilité, affirme, à qui veut l’entendre, que la culture est avant la nature comme l’affirmait jadis St Maxime le Confesseur et comme en eut l’intuition Jean-Paul Sartre.
Mais que peut vouloir dire « culture urbaine » pour ces Hiong Nou dans les rues de Chang’Han ? Rien ou presque. La Ville leur inspira une terreur incontrôlable, une sorte de panique ontologique, celle qu’éprouve tout primitif face à l’inhabituel, à l’inconnu, à tout ce qui est hors de l’horizon étroit et globalisant de son univers mental. Ils ne dressèrent pas leurs tentes sur les places publiques, ils abandonnèrent ce monde qui n’était pas le leur et s’en retournèrent dans l’immensité de leurs steppes là où leur allégeance va uniquement aux forces de la nature et à leur chef et où le concept d’allégeance ne peut en aucun cas renvoyer à la recherche du bien commun, ni au respect du pacte conclu et qui est le fondement du droit, et encore moins à la notion de loi.
À l’autre bout de l’Asie, sur ses rives méditerranéennes, se prélasse une ville qui fut jadis le fleuron des cités, la mère des lois, le bouclier du droit. Elle s’appelle Beyrouth. Aujourd’hui, à Beyrouth, un ordre nouveau est en train d’émerger. Cet ordre nouveau préconise le non-respect de tout pacte, de toute parole donnée. Cet ordre nouveau, tellement moderne, ramène le droit au registre du non-sens et fait de la violence et de la force brutale des substituts de la loi au lieu d’en être les servantes fidèles et obéissantes.
Article paru le Vendredi 18 Mai 2007
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