«Perdedari mikoned der kasr-i-kaysar ankabout,
Boum novbet bizenend ber târem-i Afrasyab.»
Ce sont les deux vers en langue persane que déclama Mehmet II le Conquérant devant Sainte-Sophie le 29 mai 1453, au soir de la conquête de Constantinople:
«L’araignée tisse sa toile dans les palais de César,
Le hibou monte la garde sous les dômes d’Afrasyab.(1)»
Au pied du dôme bleu azur de la mosquée al-Amine, je me suis surpris à murmurer ces mêmes vers en ce 14 février 2007, jour de la Saint-Valentin. J’étais venu là, comme des milliers d’autres, pour commémorer l’assassinat de Rafic Hariri et des patriotes tombés dans la tragédie du combat pour la liberté. Dans l’axe Est-Ouest de l’antique Cardo Maximus, se dressait une barricade de barbelés électrifiés séparant l’immense agora de notre capitale en deux camps qu’un reste de patriotisme m’empêche de qualifier d’ennemis.
Sur le versant septentrional de la barricade, le dos à la mer, la foule bigarrée et bruyante du petit peuple de cet État inachevé appelé Liban-Lubnân. Du côté méridional de la sinistre barricade, le silence sépulcral du camp retranché des divines légions du Parti de Dieu et de ses cohortes auxiliaires; en bref, la troupe de la satrapie du Liban-Lubnânistan.
Quelques mètres seulement d’une scandaleuse frontière séparaient deux univers mentaux, deux visions du monde. Le dos à la mer: la diversité de ce peuple de Lubnân qui continue à croire, en dépit et contre tout, à la liberté, à la souveraineté et à l’indépendance. En face, l’uniformité de l’ordre totalitaire et métaphysique, celui de cet absolutisme divin qui fonde et dirige le pouvoir de Lubnânistan. Par définition, nul compromis n’est envisageable avec une telle vision du monde. A-t-on jamais vu Dieu renoncer à l’essence absolue de Sa transcendance et accepter de Se compromettre avec la relativité de la contingence?
Avant-poste de l’immensité du continent, le camp méridional de Lubnânistan se distinguait par ses tentes bien ordonnées, par la discipline admirable des troupes qui avaient eu l’élégance démocratique de demeurer sous leurs tentes au lieu de venir, tout aussi démocratiquement, rejoindre la foule et briser la glace de la haine qui, depuis le 14 février 2005, sépare le peuple libanais en deux entités.
Hélas, ni les uns ni les autres ne pouvaient réaliser le souhait de fraterniser et rétablir ainsi l’unité nationale. Une barricade électrifiée, l’armée régulière et l’impeccable service d’ordre du Parti de Dieu étaient là pour empêcher toute velléité de retrouvailles familiales. Les légions divines de Lubnânistan, tout de noir vêtues, avaient le dos tourné à la foule de Lubnân. Elles surveillaient leur propre camp afin de garantir l’ordre civilisé des «leurs» et les empêcher de provoquer les «autres» ou de répondre aux provocations éventuelles de ces derniers.
On pouvait être rassuré: l’ordre règne à Beyrouth. À défaut de remercier Dieu, monopolisé par le Parti totalitaire de Lubnânistan, j’ai quand même rendu grâce à la divinité inconnue et anonyme qui avait inspiré aux uns et aux autres une formule aussi cruellement monstrueuse et qui nous valait un spectacle aussi tristement affligeant.
Sur les toits de quelques immeubles, situés au Lubnânistan, des légionnaires de l’ordre noir étaient postés. Ils scrutaient et observaient, à leurs pieds, les événements du côté de Lubnân. La foule applaudit ses vedettes, acclama ses idoles préférées, explosa littéralement à l’occasion de certains discours. Il faut dire que certains orateurs pouvaient rivaliser avec les plus grands tribuns comme Démosthène ou Libanios.
Mais ce jour-là, au cœur de Beyrouth, malgré le ciel azur, malgré la foule qui ne cesse de vouloir renouveler ce 14 mars 2005 à jamais révolu, malgré les drapeaux, les calicots et les couleurs, l’air était lourd de menaces et Beyrouth semblait douloureusement résigné à l’angoisse du lendemain.
Quand les lampions de cette journée des dupes se sont éteints, j’ai quitté le cœur de ma ville adorée en ne cessant de murmurer, dans la langue de la Perse, les vers du sultan Mehmet II le Conquérant:
«L’araignée tisse sa toile dans les palais de César,
Le hibou monte la garde sous les dômes d’Afrasyab.»
Pr Antoine COURBAN
(1) Afrasyab est l’ancien nom de la ville de Samarcande.
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