«Quadrupèdes bons, bipèdes mauvais » : tel est le slogan que les brebis de La Ferme des animaux de George Orwell doivent bêler, régulièrement durant quinze minutes, afin d’étouffer toute discussion sur le sens de l’action. Ce même slogan sera, hélas, démenti lorsque les porcins deviendront des bipèdes dans ce délicieux roman noir qui appartient à la catégorie des grandes utopies négatives comme Nous Autres d’Evgueni Zamiatine ou Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley.
Mais qu’est-ce qu’un slogan ? La question est d’une actualité brûlante dans ce Liban qui connaît, depuis peu, une guerre inédite : celle des mots et des affichages. Il suffit de se promener sur les routes et de contempler la fascinante bataille qui se déroule sur les panneaux publicitaires à grand renfort de couleurs : rouge, orange ou arc-en-ciel. Henri Laborit et Claude Rifat, les pionniers de la psychopharmacologie, disaient qu’un slogan appartient à la classe des psychovirus. Ces derniers, mots ou suite de mots, entraîneraient un état pseudo-hallucinatoire dans le neuropsychisme infecté. Cette hallucinose cortico-limbique, comme l’appellent ses auteurs, aurait pour unique fonction de paralyser le jugement et la pensée critique.
Dans son chef d’œuvre 1984, George Orwell fait écho à la vision d’Hannah Arendt sur le totalitarisme en décrivant l’univers sombre et pessimiste de Big-Brother. Tout le totalitarisme se trouve résumé dans ces trois slogans : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force ». Comme les beaux yeux de la marquise de Monsieur Jourdain, ces propositions sont symétriques et réversibles. Elles sont, par nature, une non-pensée. Elles illustrent la guerre contre le sens que tout système totalitaire doit livrer pour que survive son pouvoir oppressif. La guerre contre les mots s’appelle dans 1984 la « double pensée ».
La double pensée est gérée chez Big Brother par le ministère de la Vérité chargé d’élaborer le fameux Dictionnaire de la Novlangue, la langue du Parti et du Peuple. Au moment d’achever la onzième édition, le fonctionnaire Syme dit à son collègue Winston : « Vous croyez, n’est ce pas, que notre travail principal est d’inventer des mots nouveaux ? Pas du tout ! Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. » Telle est la stratégie de prédilection du totalitarisme et de tout système liberticide.
Quand j’affirme « J’aime la vie », le concept de vie renvoie ici à une réalité présupposée, celle de la non-mort. Les experts en marketing qui ont imaginé ce slogan, malheureux il est vrai, ont sous-estimé la maîtrise, par l’adversaire, des subtilités des techniques de manipulation et de persuasion. Quand je récupère l’image ainsi présentée pour en faire une simple métaphore : « J’aime la vie comme ci ou comme ça.. », je ne fais que diluer le sens du mot « vie » dans une nébuleuse de conditions prérequises arbitrairement affirmées même si elles sont joliment présentées. Je tue le mot « vie ». En livrant bataille au concept de vie, en faisant de cette dernière un prédicat, une qualité ou la conséquence de conditions quelconques, j’enlève à la vie sa primauté absolue et non conditionnée. La vie devient alors un accessoire existentiel, voire un instrument de la double pensée entre les mains d’une doctrine totalitaire qui prétend définir les conditions mêmes de la vie.
Fascisme ? peut-être. Totalitarisme ? sans nul doute ; sauf pour ceux qui ne veulent pas voir et qui refusent d’entendre. Même escortée par les couleurs de l’arc-en-ciel, la vie, comme métaphore préconditionnée, résulte d’une dissociation hallucinatoire du mot et du sens. C’est un psychovirus d’une novlangue, une non-pensée vide de toute substance.
Affirmer que la vie puisse être soumise à des conditions prérequises, comme ci ou comme ça, est dès lors un souhait de cadavre.
Article paru le Mardi 23 Janvier 2007
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Mais qu’est-ce qu’un slogan ? La question est d’une actualité brûlante dans ce Liban qui connaît, depuis peu, une guerre inédite : celle des mots et des affichages. Il suffit de se promener sur les routes et de contempler la fascinante bataille qui se déroule sur les panneaux publicitaires à grand renfort de couleurs : rouge, orange ou...