Un camp retranché ? Telle serait l’image qui pourrait qualifier ce triste 23 novembre 2006 où le Liban, du moins celui du camp dit du « 14 Mars », a rendu les hommages funèbres à la dernière victime de la série d’assassinats politiques qui ne cessent d’ensanglanter le pays depuis l’automne 2004.
Le temps n’est pas réversible et le 14 mars 2005 est une date du calendrier à jamais révolue. La multitude rassemblée au cœur de Beyrouth, ce 23 novembre, se voulait un écho aux foules de cet unique 14 Mars 2005. Mais ce dernier fut une kermesse, un printemps, une exultation de liberté. Le bon peuple était venu en famille. Les citoyens étaient là comme à une fête, celle de la renaissance de la patrie libérée de la dictature. La foule était souriante et une bonhomie se lisait alors sur les visages.
23 novembre 2006 : le phénomène avait certes des points communs avec son modèle, mais la multitude ne formait pas la même foule. Était-elle lugubre ? Pas vraiment, malgré le caractère funèbre du rassemblement. Cette foule de novembre était soudée par une sorte de détermination inébranlable, la foi en un certain visage du Liban qu’elle appréhende de voir disparaître.
À l’enthousiasme de 2005 a fait place la détermination de 2006. En 2005, les citoyens savouraient, pour la première fois, cette joie enfantine qu’on éprouve dans le vide de l’espace public, là où on va à la recherche de l’autre aux quatre coins de l’agora. La foule de novembre 2006 n’était pas vraiment celle de l’agora. Elle communiait dans une sorte d’identité partagée, celle d’un camp spécifique face à un autre camp adverse situé dans un ailleurs tout proche, terriblement proche. Cette foule automnale pouvait difficilement apprécier la valeur du vide de l’espace public dans lequel elle évoluait. Ce dernier était plein, rempli par la conception et les convictions du camp dit du 14 Mars.
La place des Martyrs n’était pas en ce 23 novembre un agora. L’agora des cités grecques trouve sa raison d’être dans l’agon, dans cet espace où les belligérants acceptent de déposer les armes pour régler leurs problèmes par la négociation. C’est pourquoi le face-à-face au sein de l’agora est toujours agonique ou relationnel, car l’agon est tout le contraire d’un champ de bataille. En ce 23 novembre 2006, le cœur de la cité de « Beryte-Mère-des-Lois » n’était plus un agon, un lieu où le silence des armes fait place au dialogue des hommes. En ce 23 novembre 2006, le cœur de la cité de Beryte vibrait à l’unisson de la fermeté et de la détermination des discours prononcés. La foule était là, certes comme en ce 14 mars 2005, mais non pour célébrer la renaissance de la patrie. La foule était là dans un face-à-face polémogène avec l’autre.
Le cœur de la cité de Beyrouth en ce 23 novembre 2006 ressemblait plus à un camp retranché et la multitude y tenait sa veillée d’armes.
Les patries, comme les individus, les empires et les civilisations finissent un jour par mourir.
Quel miracle pourra sauver le Liban du gouffre où l’aura mené l’irrédentisme des intérêts claniques et des guerres tribales ?
Article paru le Lundi 27 Novembre 2006
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Le temps n’est pas réversible et le 14 mars 2005 est une date du calendrier à jamais révolue. La multitude rassemblée au cœur de Beyrouth, ce 23 novembre, se voulait un écho aux foules de cet unique 14 Mars 2005. Mais ce dernier fut une kermesse, un printemps, une exultation de liberté. Le bon peuple était venu en famille. Les citoyens étaient là comme à une fête, celle de la renaissance de la patrie libérée de la dictature. La foule était souriante et une bonhomie se lisait alors sur les visages.
23 novembre...