Abandonné un mois durant aux démons de la guerre, le Liban-Sud est aujourd’hui livré à lui-même et à ses montagnes de destructions. Les quelques discours de consolation auxquels les habitants ont eu droit au lendemain du cessez-le feu et les promesses d’aide à la reconstruction se sont volatilisées.
Dans certains villages phare de la région, le spectacle semble tiré d’un film apocalyptique. Tel est le cas notamment de Bint Jbeil, ville-symbole, où les ruelles, devenues impraticables, dégagent une odeur de puanteur insupportable, qui ne semble pas toutefois déranger la majeure partie des habitants qui se sont obstinés à réintégrer leurs ruines.
Derrière une montagne de remblais qui laisse deviner la présence, dans un passé récent, de ce qui fut le cœur de la ville, un couple sexagénaire est accroupi sur les marches de ce qui ressemblait à leur ancienne demeure.
Hiba et son mari Abou Ali étaient parmi les premiers à vouloir retourner « chez eux », dans un appartement de deux pièces, désormais perforé de part et d’autre. Dans la cuisine illuminée par le trou béant creusé par l’une des multiples bombes qui ont atteint le quartier, la vieille s’empresse de préparer le café et le thé, comme au bon vieux temps. L’hospitalité sudiste ne connaît par les conjonctures ni les ennuis logistiques auxquels font face ses habitants. Sans eau, sans électricité, sans toit au sens propre du terme, le couple n’en a cure de ces détails du quotidien, devenus insignifiants devant les récits de mort.
Hiba, qui semble avoir de la peine à verser le café, nous montre ses mains balafrées et perforées par les remblais qu’elle avait elle-même déblayés. Elles portent les stigmates de l’épreuve à laquelle elle s’est livrée pour pouvoir dégager l’entrée de sa demeure.
« C’est moi qui ai frayé le chemin jusqu’à ma maison », dit-elle fièrement. Son mari sera un peu plus explicite : « Nous n’avons vu aucun tracteur dans les environs depuis l’arrêt des hostilités, dit-il. Personne n’est venu nous demander ce dont on avait besoin. » Pour lui, l’État n’est pas plus absent aujourd’hui qu’hier. Ils ne l’ont jamais vu, tout simplement, à l’exception de « quelques responsables politiques venus déverser leurs discours devant les caméras pour nous annoncer, à tour de rôle, qui était porteur du meilleur projet pour la ville », dit-il avec un brin de sarcasme.
D’ailleurs, le seul discours que le couple veut bien nous tenir est celui de l’unité, de la solidarité et de la compassion entre les Libanais, « les vrais, non pas ceux qui décident de l’avenir du pays, mais ceux qui subissent les décisions de ceux-là », précise Abou Ali.
« Malheureusement, le vrai Libanais, le citoyen lambda, est démuni, il n’a pas voix au chapitre, il n’a pas les moyens de demander des comptes à rendre », lance un proche de la famille, venu s’enquérir de l’état du vieux couple et inspecter ce qui reste de sa maison familiale, à quelques mètres de là.
Père de trois enfants, ce jeune cadre tient à clarifier le contexte de ses propos : « Je ne suis ni un partisan du 14 Mars, ni du 8 Mars. Je suis un citoyen ordinaire qui s’inquiète de l’avenir de ses enfants », souligne Ihab, non sans amertume. Son plus grand souci est celui de voir une autre forme de deuil poindre à l’horizon, celles des nouvelles générations qui sont terrifiées par un avenir plus incertain que jamais. « Si l’on ne meurt pas dans une prochaine bataille, nous allons succomber à cause du laxisme de nos responsables», souligne-t-il.
C’est précisément l’insouciance de l’État qui l’a poussé à faire preuve de sympathie à l’égard du Hezbollah. « Une allégeance par défaut », comme il dit. « Je n’avais pas d’inclination particulière pour ce parti, précise-t-il. Je n’ai jamais aspiré à autre chose qu’à la sécurité et à une vie simple et décente. Cependant, durant cette guerre, et alors que nous étions assiégés de toutes parts, seul le Hezbollah était là pour me défendre et protéger mon territoire. À la fin des combats, il était toujours là, pour nous soutenir dans notre malheur. »
Médecin de formation, Ihab nous explique que le seul hôpital qui existe à Bint Jbeil est celui qu’a construit le parti chiite. « Dans le temps, un mécène généreux avait construit un immense centre hospitalier dans la localité et avait demandé au gouvernement de l’équiper, indique-t-il. Aujourd’hui, l’hôpital est un bâtiment-fantôme qui attend une autre âme charitable pour le raviver. »
Ihab persiste et signe : « Je ne suis pas nécessairement d’accord avec l’idéologie du parti. Je n’aspire qu’à la présence de l’État mais pas n’importe lequel : un État juste et respectueux des droits de l’homme. » Dans l’attente que ce rêve quasi platonicien devienne réalité, il se dit prêt à quitter le pays à n’importe quel moment, s’il en avait la possibilité.
Hiba approuve, pense à sa fille immigrée, et se met à pleurer. Elle pleure la dislocation de son pays, de son peuple et la mutilation de son Sud.
Jeanine JALKH
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Dans certains villages phare de la région, le spectacle semble tiré d’un film apocalyptique. Tel est le cas notamment de Bint Jbeil, ville-symbole, où les ruelles, devenues impraticables, dégagent une odeur de puanteur insupportable, qui ne semble pas toutefois déranger la majeure partie des habitants qui se sont obstinés à réintégrer leurs ruines.
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