Il est vrai qu’en ce 14 mars, la foule était innombrable ; il est vrai que certains slogans étaient malheureux. Il est vrai que les intentions des uns n’étaient pas celles des autres. Tout cela est vrai.
Mais, tout cela était présent au même moment dans ce centre-ville, aux pieds de cette mosquée, autour de cette tombe, aux alentours de ce « Jardin du pardon ».
La Cité était là avec toutes ses bienheureuses et vivifiantes contradictions. Mais ces dernières ne s’opposaient plus, elles se côtoyaient, elles s’acceptaient mutuellement comme autant d’altérités possibles. Toutes ces contradictions, même les plus violentes, s’exprimaient sous une même bannière, celle du drapeau de la patrie, du territoire du père : le Liban. Jamais Aristote n’a eu autant raison : « Le fondement de l’Unité c’est la Diversité. » Ce jour-là, dans les rues de Beyrouth, le Liban a vécu « La » journée fondatrice par excellence.
Dans cette tombe, au cœur de la ville, lointain reflet de l’Urbs Romana, à l’entrecroisement du Cardo et du Decumanus, les Libanais ont peut-être enterré la violence de leurs enclos maternels mutuels, ceux des matrices organiques de l’Identitaire collectif. Cette section du cordon ombilical n’est certes pas encore complète chez tout le monde, mais l’espoir est enfin permis.
Le 14 mars 2005 restera dans les mémoires comme étant la réponse des citoyens libanais à la journée du 30 mai 1997 quand le « passage du divin » eut lieu au même endroit. Ce jour-là, en effet, Jean-Paul II avait célébré une messe au même endroit et la foule s’en était repartie, calme et sereine, vivifier en un mouvement centrifuge, les artères de la ville meurtrie, de la cité qui croulait, encore ensevelie, sous les décombres des « fureurs utérines » de l’Identitaire qui n’ont cessé de la violer depuis 1840.
Au mouvement centrifuge et sereinement irénique du 30 mai 1997, répond le mouvement centripète et bouillonnant de vie du 14 mars 2005 qui a convergé vers la mosquée al-Amine. Au centre, au cœur de l’Urbs, là où symboliquement le ciel et la terre communiquent ensemble, j’ai participé à un très grand moment fondateur équivalent au geste d’Énée qui creuse le premier sillon de Rome. Ce jour-là, au cœur de Beyrouth, la tragédie est devenue histoire, le destin lui-même a été récupéré par le travail de l’intelligence politique. L’implacable « fatum » de notre histoire depuis 1840 devint la « pax deorum » d’un avenir qui a toutes les chances d’être paisible si nous le voulons, si nous le construisons.
S’il est permis de se montrer optimiste pour une fois, c’est parce qu’au-delà du mouvement de masse, il y eut le discours de Mme Bahia Hariri qui a parlé au nom de la famille de son frère assassiné et de ce « Courant du futur », qui porte un nom prédestiné et qui a eu la lumineuse intuition d’organiser ce rassemblement.
Cette femme toute frêle, revêtue de noir, portant le voile blanc du deuil, écrasée par la douleur, devant cette mosquée, au-dessus de cette marée humaine, au milieu de toutes ces cacophonies, par-delà toutes les contradictions, cette musulmane sunnite profondément croyante, héritière de la longue tradition des bâtisseurs de cités, cette patricienne a incarné, le temps d’un discours, les plus grandes figures de la tragédie antique. Cependant, elle n’a pas démissionné face au processus tragique comme Didon ou Phèdre mais elle a tout simplement, avec sa voix de femme, transformé le destin en histoire. Elle a fait entendre, par sa voix brisée d’émotion, au milieu de cette extraordinaire agora, la voix de la raison, seule issue qui permet de transcender toutes les contradictions. Elle a creusé le premier sillon du champ historial du Liban de demain, là où se déploie la liberté de chacun de nous, liberté qui nous consacre à titre individuel « citoyen » de la ville et qui nous confère la qualité d’enfants d’une patrie, fils d’un même père.
Un très grand moment politique, celui où le discours universel, celui de l’idée impériale, vient rassembler toutes les oppositions sans les annihiler mais en les assumant avec toute l’intelligence politique et la sagesse de la tradition patricienne pluriséculaire. Le visage de Bahia Hariri, douloureusement expressif, semblait métamorphosé en celui d’une Augusta.
Je pleurais en l’écoutant. Du fond de ma mémoire et de mes souvenirs, jaillissaient des images d’un long passé qui a longtemps dormi sous le boisseau de notre mémoire. Un très long passé refoulé par les forces utérines de l’Identitaire qui ne cesse de violenter notre mémoire depuis 1840. Et voici que, aux pieds de cette mosquée, ce même long passé cosmopolite, au sens le plus noble du terme, reprenait vie. Bahia Hariri a eu les mots justes, le ton qu’il faut, pour dresser un programme politique complet, un projet d’avenir, celui de Beyrouth, et ce sur les lieux mêmes où jadis se trouvait l’école de droit de l’empereur Justinien, au cœur de cette Berytus Nutrix Legum. Un très grand moment d’histoire, et qui fera date.
Face à cette mosquée, variante libanaise de Sainte-Sophie de Constantinople, Bahia Hariri a su incarner le caractère universel de cette « Romanitas » qui n’a jamais cessé d’être nôtre malgré les lubies nationalistes : phénicianisme, christiano-libanisme, panarabisme, pansyrianisme, arabo-islamisme et j’en passe. Oui, il s’agit bel et bien de la « Romanitas » que l’Occident, qui a oublié son passé impérial, ne reconnaît pas en nous et qu’il appelle « levantinisme », « byzantinisme » ou « ottomanisme ». Nous ne sommes pas et ne serons jamais une nation sur le modèle occidental, nous demeurons des citoyens d’empire.
Hier Beyrouth a montré au monde cette manière si particulière de clamer et de vivre la Romanitas. Bahia Hariri, par son remarquable discours, a su trouver les mots justes pour parler de cette donnée fondamentale de notre si longue histoire. Elle a su donner un contenu à notre arabité. Oublions les fantasmes identitaires étroits, le contenu de cette « romanité » de toujours s’appelle aujourd’hui arabité. Cette arabité est peut-être l’équivalent de l’européanité qui se construit à nos portes. Et c’est peut-être là le message que Beyrouth a proclamé à la face du monde, en ce 14 mars 2005, par la bouche de l’auguste Bahia. Au même titre que tout Français, tout Allemand, tout Grec, tout Italien, tout Chypriote, sont aujourd’hui fiers de leur européanité, de même sachons donner un contenu sémantique nouveau à l’arabité du Levant dans la fidélité à notre long passé. Telle était la vision probable de Rafic Hariri. Tel est le projet rassembleur de la Cité libanaise qui est un modèle dépassant de loin nos frontières.
Je me range donc sous la bannière du discours de l’auguste Bahia Hariri afin de dire à tous les Huntington du monde et à tous les idéologues monochromes communautaires contemporains : « Non, les civilisations ne s’affrontent pas. » « Oui, on peut transcender toutes les oppositions identitaires tout en les assumant. » « Non, la logique du marché ne fonde pas l’unité politique, cette dernière est faite de chair, de sang, de cœur et surtout de raison. »
L’auguste Bahia Hariri a su peut-être donner un cadre culturel au partenariat euro-arabe, seule voie d’issue pour réconcilier l’Europe et le monde arabo-musulman. Le Divin est de nouveau passé au cœur de la cité de Beyrouth. Il avait convoqué tous les citoyens afin qu’ils puissent, au-dessus de cette tombe fraîche, prendre un bain de jouvence, se renouveler, devenir enfin des fils du même père.
Antoine COURBAN
Docteur en médecine
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Il est vrai qu’en ce 14 mars, la foule était innombrable ; il est vrai que certains slogans étaient malheureux. Il est vrai que les intentions des uns n’étaient pas celles des autres. Tout cela est vrai.
Mais, tout cela était présent au même moment dans ce centre-ville, aux pieds de cette mosquée, autour de cette tombe, aux alentours de ce « Jardin du pardon ».
La Cité était là avec toutes ses bienheureuses et vivifiantes contradictions. Mais ces dernières ne s’opposaient plus, elles se côtoyaient, elles s’acceptaient mutuellement comme autant d’altérités possibles. Toutes ces contradictions, même les plus violentes, s’exprimaient sous une même bannière, celle du drapeau de la patrie, du territoire du père : le Liban. Jamais Aristote n’a eu autant raison : « Le fondement de l’Unité c’est la...