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Actualités - CHRONOLOGIE

VIENT DE PARAÎTRE - « Le Hezbollah, un mouvement islamo-nationaliste » aux éditions Fayard Frédéric Domont et Walid Charara : Démonter la théorie du choc des civilisations à travers le prisme du parti de Dieu (photo)

Comme ils ont écrit le livre à deux, ils donnent leur interview ensemble. Globalement d’accord sur le fond, ils ont chacun ses nuances et sa vision de la vie. L’un, Frédéric Domont, est un journaliste français (à RFI), établi au Liban depuis novembre 2000, mais après y avoir fait plusieurs séjours, et l’autre, Walid Charara, un journaliste et un chercheur libanais, qui fait la navette entre Beyrouth et Paris tout en défendant ses valeurs et ses croyances. En termes romanesques, cela s’appelle une rencontre et, pour le lecteur, c’est le début d’une grande aventure. Car leur ouvrage, Le Hezbollah, un mouvement islamo-nationaliste, édité par Fayard, n’est pas un livre banal sur un sujet d’actualité. C’est plutôt une analyse globale d’une situation complexe, dans une région qui l’est tout autant et qui a favorisé l’émergence d’un parti comme le Hezbollah, né au départ dans un concours de circonstances, suite à l’invasion israélienne du Liban en 1982 et dans la foulée de la révolution islamique en Iran en 1978. Depuis, c’est un cheminement étonnant qui a donné à ce parti une dimension nationale et une intégration de plus en plus profonde au sein de la société libanaise. Les auteurs font d’ailleurs une distinction entre les mouvements islamistes transnationaux, qui veulent faire la guerre à tous les régimes non islamistes, et ceux qui s’inscrivent dans une stratégie. Comme le Hamas et d’autres, le Hezbollah fait partie des seconds, et dans ce livre, c’est une vision de la situation régionale et internationale, à travers le prisme du Hezbollah et en suivant sa propre évolution, que racontent les auteurs. Mais pourquoi écrire un tel livre aujourd’hui ? Walid Charara et Frédéric Domont sont d’accord pour préciser que le point de départ de l’aventure de ce livre a été les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. C’est d’ailleurs ce jour-là qu’ils se sont rencontrés chez un ami commun, et en commentant la situation, ils se sont rendu compte que bien que venant d’horizons différents, ils étaient tous deux hostiles à la théorie du choc des civilisations et avaient un peu les mêmes peurs et appréhensions. Walid Charara raconte que « Frédéric a eu l’idée de faire un tour dans la banlieue sud (de Beyrouth) pour y recueillir les impressions de la population là-bas sur les attentats, et je lui ai présenté un vieux militant originaire du village de Hounine au Sud, détruit par les Israéliens en 1948. Cet homme, qui avait fait ses études dans une école chrétienne et qui avait milité dans les rangs de la gauche, est devenu islamiste dans les années 70. Sa trajectoire est donc emblématique ». « Cette histoire a été le déclic du livre, ajoute Frédéric Domont. Nous avons pensé qu’il était important de faire entendre cette voix et de montrer les différences fondamentales entre le discours islamiste et celui qui s’articule autour d’enjeux stratégiques pas nécessairement religieux. Personnellement, je rejetais déjà la théorie du choc des civilisations et j’avais déjà un regard différent sur ce qui se passait, considérant que le problème était politique et non religieux. J’ai donc voulu faire ce livre. » Cet ouvrage, qui est plus qu’un document, un regard croisé entre (pardon pour les clichés) l’Européen et l’Arabe musulman, est aussi le fruit d’un cheminement interne de chacun des deux autres. Interrogés, tous deux refusent de dire qui a fait le plus grand pas vers l’autre, mais sont ravis de voir qu’ils se sont retrouvés d’accord sur un même refus des idées reçues et des préjugés, et sur une vision globale de la situation régionale et internationale. Si Walid Charara a des idées claires et des convictions évidentes, Frédéric Domont est plus nuancé. Pour lui, le souci principal est d’essayer de comprendre, et c’est en ce sens qu’il a fait un effort pour aller vers les autres. « Nous n’invitons pas le lecteur à adhérer à nos thèses, déclare-t-il. Mais nous espérons qu’il essaiera, comme nous, de comprendre. Nous lui offrons une autre lecture des faits, et nous espérons que nos pensées convergentes puissent servir de pont entre les conceptions du monde. » De longues discussions et quelques compromis Comment peut-on écrire un tel livre à deux ? « Nous avons d’abord réfléchi ensemble, répondent-ils en même temps. Nous avons ensuite écrit chacun de notre côté, en nous relisant ensemble. Il y a eu de longues discussions et quelques compromis, mais pas vraiment de grandes concessions de part et d’autre, puisque la thèse centrale est commune. » À travers un rapide historique de la situation au Liban et dans la région, les auteurs retracent les circonstances qui ont vu la naissance du Hezbollah. Ils rapportent même une phrase étonnante du secrétaire général du parti, Hassan Nasrallah, dans laquelle celui-ci affirme que « sans l’invasion israélienne de 1982, le Hezbollah n’aurait sans doute pas existé ». Autrement dit, et les auteurs l’expliquent très clairement, la dimension de la libération nationale est plus importante dans l’idéologie du Hezbollah que les concepts purement religieux. Et cette formation, qui, dans l’inconscient collectif, aurait été la création des services iraniens, dans un souci d’exporter la révolution islamique toute récente, serait en fait une formation bien ancrée dans la société libanaise, notamment au Sud qui, depuis 1948, n’a cessé de subir les agressions israéliennes et en particulier dans le fief chiite de Jabal Amel. Le concept peut paraître révolutionnaire. Il devient surtout cohérent et convaincant au fil des chapitres. Mais n’y a-t-il pas un risque que cet ouvrage ne soit perçu comme une plaidoirie en faveur du Hezbollah ? « Notre objectif, répond Walid Charara, n’était pas de rendre service au Hezbollah. Ce livre n’est nullement un “ouvrage autorisé”, comme on dit. Mais nous voulions faire connaître aux lecteurs un des principaux acteurs de la scène régionale. Tout comme nous voulions replacer le conflit régional dans son vrai cadre : il y a un État hégémonique et des populations qui tentent de lutter contre cette hégémonie. Nous voulions insister sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une guerre de religion. Quant au Hezbollah, il n’est absolument pas intervenu dans l’ouvrage. Nous avons rencontré certains de ses membres, que nous citons dans le livre. Mais ils n’ont rien à voir avec lui. » À contre-courant de l’idéologie dominante Frédéric Domont aussi confirme que ce n’est pas un livre engagé. « C’est vrai qu’il s’inscrit à contre-courant de l’idéologie dominante, avec tout l’héritage de préjugés et de stéréotypes, et la caricaturisation abusive que l’on fait actuellement du monde arabe. Nous avons voulu, à travers le cas d’école qu’est le Hezbollah, donner une autre lecture de ce qui se passe dans la région. Mais même avec notre vision, nous pensons être capables de recul et surtout, nous avons essayé de faire un travail honnête. » L’ouvrage décortique en effet toute la logique du Hezbollah, ses racines idéologiques, sa naissance, son évolution, la notion de kamikaze, la dimension nationale de sa stratégie, ses efforts médiatiques et la création d’al-Manar, son rôle dans le système politique libanais, sa vision de la situation en Palestine et ses liens avec les organisations palestiniennes, ses relations avec l’Iran et la Syrie, etc. C’est un véritable document, qui se lit en plus comme un roman. Et pour bien montrer au lecteur qu’il s’agit d’un ouvrage profond, à la hauteur des défis qui se posent aujourd’hui aux intellectuels, il commence par deux citations, l’une de l’imam Ali, l’autre de Chamfort, un des grands penseurs de la Révolution française. Une fois de plus, c’est la preuve que l’Orient et l’Occident peuvent se rencontrer, voire s’entendre. C’est donc un merveilleux message d’espoir par le dialogue que nous offrent deux auteurs qui ont choisi de se lancer ensemble dans l’aventure. Scarlett HADDAD

Comme ils ont écrit le livre à deux, ils donnent leur interview ensemble. Globalement d’accord sur le fond, ils ont chacun ses nuances et sa vision de la vie. L’un, Frédéric Domont, est un journaliste français (à RFI), établi au Liban depuis novembre 2000, mais après y avoir fait plusieurs séjours, et l’autre, Walid Charara, un journaliste et un chercheur libanais, qui fait la...