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Gardons la tête froide

05/10/2004
Par Georges CORM L’Orient-Le Jour a publié le 28 septembre un résumé de la « Libre opinion » que le journal Le Monde a bien voulu publier le 15 septembre, ainsi que les réponses peu amènes de M. al-Ahdab et de M. Louis Farès. Manifestement, ni l’un ni l’autre n’ont lu ma libre opinion avec une attention soutenue. Tout à leur passion, l’un veut me faire passer pour un prosyrien et un membre de la nomenklatura qui a profité des nombreuses corruptions de toutes sortes qui se sont installées dans le pays ; l’autre me fait passer pour un démagogue ignorant invoquant un colonialisme qui n’existerait plus ni en Irak ni en Palestine et, bien sûr, pour prosyrien. Un article court d’opinion, comme celui que j’ai fait dans Le Monde, ne peut évidemment exprimer toutes les nuances possibles et il faut faire un choix dans le message que l’on cherche à faire passer. Je pensai qu’ayant suffisamment écrit pour dénoncer la mainmise syrienne sur le Liban (et ayant été dès le départ hostile aux accords de Taëf justement parce qu’ils consolidaient cette mainmise bénie par les États-Unis, ce qui m’a valu longtemps l’accusation d’être aouniste), mes compatriotes chagrinés par l’article du Monde auraient au moins le bon goût de ne pas proférer de telles accusations et de ne pas croire leurs lecteurs aussi ignorants. J’espérai aussi que par des arguments de raison et de bon sens, ils pourraient dissiper l’inquiétude légitime qu’a suscitée en moi la résolution 1559 (et chez bien d’autres) et qu’exprime mon article. Je me souviens, comme si c’était hier, de discussions animées que j’ai pu avoir avec des amis du Quai d’Orsay en 1982 sur le mandat et le comportement de la Force multinationale d’intervention ; mais surtout en 1988, sur les raisons objectives qui poussaient la France à soutenir le général Aoun dans sa tentative de libération et même à lui envoyer des armes. J’attends toujours la réponse seize ans après ! Le fait d’aimer la France et sa culture ne doit pas nous priver de nous interroger sur certains des actes de sa diplomatie. Ma libre opinion, comme mes ouvrages sur l’histoire du Liban et de la région, ont indiqué très clairement par quels mécanismes le Liban est une proie sur l’échiquier régional. Notre malheureux pays, du fait de l’inconséquence de ses dirigeants face aux débordements du conflit israélo-arabe, a été donné en gestion par les États-Unis à la Syrie en 1976, puis arraché à elle pour être donné à Israël entre 1982 et 1985, puis enfin redonné officiellement à la Syrie par les accords de Taëf en 1989. Ces accords, contre lesquels je me suis publiquement élevé à l’époque, justement parce qu’ils consacraient la domination syrienne sur le pays par différents mécanismes, ont été bénis par les États-Unis, la France et le Conseil de sécurité des Nations unies (guerre du Golfe oblige). Aujourd’hui, grâce à la résolution 1559, cette même danse macabre reprend et ce sont hélas parfois les mêmes profiteurs qui sont sur la scène politique libanaise. C’est pourquoi tout Libanais soucieux de la vie de ses concitoyens se doit de garder la tête froide et ne peut manquer de se poser des questions. En tous cas, quelle que puisse être l’animosité que ma réflexion suscite chez certains, je ne peux qu’inviter mes concitoyens à cesser de rejeter toujours la faute sur d’autres dans les malheurs que leurs dirigeants provoquent ou ne savent pas éviter ou à cesser de penser que les puissances sont des œuvres de bienfaisance. Depuis 1840, date de notre première guerre civile et des premières ingérences des puissances (occidentales aussi bien qu’orientales) sur le sol du Liban, trop de Libanais croient au père Noël, ce qui évidemment ne peut manquer d’attirer la foudre sur notre pays. Un avant-dernier point sur la corruption. À entendre certains Libanais, notre classe politique a été obligée par les Syriens à créer des circuits de corruption ; sans elle, cette classe politique serait admirable d’honnêteté ! Voici des arguments insupportables à entendre (mais n’ai-je pas entendu aussi des Libanais me dire, à ma grande indignation, que les Français nous avaient appris la corruption durant la période du mandat !). Un homme d’affaires de mes connaissances, pour qui je n’ai que de l’amitié, n’a-t-il pas été jusqu’à faire des calculs acrobatiques (dont il a rendu compte dans un colloque au Sénat à Paris), destinés à montrer que le montant de la dette serait exactement équivalent au montant des pillages syriens, sans qu’un mot ne soit prononcé sur les 24 milliards de dollars d’intérêts surfacturés au contribuable libanais sur une dette publique dont le montant du capital ne dépasse pas 7,2 milliards de dollars ? Un dernier point sur la domination syrienne : quelles ont été les grandes courroies de transmission de cette domination depuis 1992 ? Ne sont-ce pas ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, se font les héros de la démocratie et donnent à penser que nous vivons dans un régime similaire à celui de la Corée du Nord ou de Saddam Hussein, qui ont été les piliers les plus fermes de cette domination, devançant même les désirs du maître, jusqu’à ce que le supermaître y mette le holà, pour des raisons que ma naïveté politique profonde ne parvient toujours pas à saisir en dépit des leçons de patriotisme et de géopolitique qui m’ont été adressées. PS : Cet article a été écrit avant la succession d’événements dramatiques qu’a connus le Liban, et surtout l’odieux attentat dont a été victime Marwan Hamadé. Hélas tout ce qui arrive confirme la légitimité du cri d’alarme que j’ai exprimé dans la libre opinion publiée par Le Monde.

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