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Actualités - INTERVIEWS

Chirac à « L’Orient-Le Jour » : Les réformes et le budget Hariri, indispensables pour le succès de Paris II(photos)

La force tranquille, c’était bien sûr Mitterrand. Si le pas ample, le geste spontané, le sourire franc, le verbe haut et clair de Jacques Chirac ne sauraient être qualifiés de particulièrement tranquilles, c’est bien une impression de force, d’énergie débordante que donne, d’emblée, le chef de l’État français : une force – et là réside le charme du personnage – n’excluant pas une grande simplicité, une exquise courtoisie et même, qualité plutôt rare dans la stratosphère politique, une incroyable gentillesse ; je le revois encore s’alarmant de la pluie que l’on voyait tomber dru derrière les immenses portes-fenêtres du Salon Pompadour du palais de l’Elysée, où il me recevait le week-end dernier, et s’assurant bien généreusement auprès de ses proches collaborateurs que j’allais être reconduit en voiture à mon hôtel. Dans cet entretien à L’Orient-Le Jour, accordé à la veille de sa visite officielle au Liban, laquelle précède de peu la tenue du Sommet francophone de Beyrouth, M. Chirac, bien que prenant bien garde de se poser en donneur de leçons – « je n’ai pas l’intention de faire de l’ingérence », soulignera-t-il plus d’une fois –, s’est montré parfaitement au fait de la situation dans notre pays. Le président de la France connaît bien le Liban et ses complexes réalités : mieux, il aime le Liban et les Libanais, qui, dans leur très grande majorité d’ailleurs, le lui rendent bien. Mieux encore, c’est le sort de cette « extraordinaire » jeunesse du Liban, confrontée aux problèmes de devenir que l’on sait, qui émeut visiblement le premier des Français, qui le porte, la voix vibrante et les narines frémissantes, à presser les responsables locaux, tant économiques que politiques, d’assumer leur responsabilité première consistant à redonner confiance aux jeunes Libanais. Dans le même ordre d’idée, le président appelle à un dialogue tranquille entre les diverses sensibilités libanaises, souhaitant que le Liban tire toutes les conséquences de la Déclaration francophone de Bamako renfermant, entre autres principes démocratiques, « une certaine idée des droits de l’homme et de la défense de ces droits » ; il souligne à ce propos qu’il n’est pas de paix, de développement et de grandeur possibles pour notre pays sans que chacun respecte l’autre avec ses droits, ses traditions et sa personnalité. Se réjouissant de la tenue à Beyrouth de ce premier sommet francophone en terre arabe – il y voit un pas de plus dans la reprise par notre capitale de sa place historique de grande cité internationale –, M. Chirac indique que la vision politique de la francophonie sera développée lors du Sommet de Beyrouth, évoquant par ailleurs la vocation de la Francophonie à intervenir comme médiateur dans certaines crises : de ce point de vue, estime-t-il, la réunion de Beyrouth sera très importante. Interrogé sur le projet de conférence dite « Paris II », le chef de l’État français, tout en réaffirmant le désir des pays amis et des organisations internationales d’aider au redressement économique du Liban, souligne la nécessité pour ce pays de « faire sa part d’efforts », c’est-à-dire d’entreprendre certaines réformes, et il appelle toutes les parties libanaises à renoncer à la polémique et à soutenir le budget préparé par le gouvernement Hariri. Pour ce qui est du problème de la présence syrienne au Liban, M. Jacques Chirac renvoie à l’accord de Taëf lequel, dans l’intérêt des deux parties, « doit être poursuivi jusqu’à son terme ». Il fait part de sa « consternation » face à l’évolution de la situation dans les territoires palestiniens et s’il reconnaît à Israël le droit de se défendre contre le terrorisme – lequel « doit cesser » car il ne peut conduire à la concrétisation du projet national palestinien –, M. Chirac conteste en revanche la méthode utilisée pour combattre ce fléau. Le président réaffirme enfin que le Conseil de sécurité de l’Onu est le seul cadre légitime pour traiter de la question irakienne, et insiste sur la nécessité de tout mettre en œuvre pour que soit gagné le pari de la sécurité dans la paix. Issa GORAIEB L’ORIENT-LE JOUR – Ce IXe Sommet s’ouvre sous le signe du dialogue des cultures. Mais Beyrouth peut-il être une étape vers une francophonie politique, c’est-à-dire un regroupement international, sinon un bloc, capable de se prononcer sur des problèmes internationaux ? Jacques CHIRAC – D’abord, ce Sommet est une étape supplémentaire dans la reprise par Beyrouth de sa place historique de grande cité internationale. Il y a aujourd’hui le Sommet de la francophonie, le premier Sommet de la francophonie en terre arabe. Et je crois que Beyrouth est un lieu privilégié, par son histoire, pour permettre le dialogue des cultures, le dialogue des civilisations. Beyrouth est chargé d’une très vieille histoire, d’une longue et prestigieuse histoire marquée par le dialogue des cultures. Donc, je me réjouis de ce sommet, que j’avais beaucoup souhaité et qui avait été obtenu à l’initiative, à l’époque, de M. Hariri quand il était le président du Conseil des ministres. Alors, l’objectif de ce Sommet doit être, sans aucun doute, d’affirmer clairement que les francophones, au-delà de leur diversité, ont une vocation commune à être porteurs d’une vision politique du monde, qui est une vision de dialogue et non pas de confrontation. De dialogue politique, de dialogue de culture. Et, à ce titre, la francophonie a, c’est vrai, une vocation à apporter une réflexion dans les crises, permanentes ou circonstancielles, que connaît notre planète, qu’il s’agisse des grands problèmes liés au développement durable, liés à la lutte contre la pauvreté, liés à la nécessité d’imposer le respect de l’autre, et d’avoir une certaine idée des droits de l’homme et de la défense de ces droits. Nous aurons à Beyrouth l’occasion de développer notre vision, qui a déjà été exprimée dans la Déclaration de Bamako. Et puis, la francophonie a une vocation à intervenir comme médiateur dans certaines crises, pas partout, mais là où elle peut être désirée ou souhaitée, qu’il s’agisse notamment des crises du Moyen-Orient ou en Afrique. Elle doit pouvoir apporter, si on lui demande ou de sa propre initiative, en quelque sorte, la voix de la raison, la voix du dialogue. De ce point de vue, le Sommet de Beyrouth sera très important. Plus égoïstement, les Libanais sont-ils en droit, selon vous, d’attendre beaucoup de ce sommet, notamment pour ce qui est d’un retour aux traditions démocratiques du Liban, malmenées ces derniers temps avec des rafles, des arrestations, des tabassages de jeunes manifestants et la fermeture d’une station de télévision ? Je le souhaite vivement. De ce point de vue, je souhaite que le Liban, qui, par ailleurs, a souscrit à la Déclaration de Bamako, en tire, bien entendu, toutes les conséquences. C’est-à-dire affirme, bien clairement, qu’il n’y a pas de dignité sans le respect de l’autre et qu’il n’y a pas de paix et de sécurité sans un dialogue tranquille entre les différents groupes, les différents intérêts, les différentes traditions. Le Liban, très longtemps, a trouvé sa force dans le respect de ces valeurs. Sa force nationale, sa force internationale. Il est certain qu’à la suite des drames que le Liban a connus, de la guerre, des affrontements, ces valeurs ont été, je dirais, hélas, et naturellement, maltraitées. Je souhaite beaucoup que tous les Libanais, à quelque communauté qu’ils appartiennent, réalisent qu’il n’y a pas de paix possible, qu’il n’y a pas de développement possible, qu’il n’y a pas de grandeur possible pour le Liban, sans que chacun respecte l’autre avec ses droits, avec ses traditions, avec sa personnalité. Et c’est cette voie qu’il faut emprunter. Il n’en existe pas d’autre. Je crois comprendre que cette vérité est de plus en plus comprise par un certain nombre de responsables au Liban et, je dirais, exigée par les jeunes du Liban. Si le Liban veut garder sa jeunesse, ce qui est essentiel, il faut que celle-ci soit sûre que les querelles du passé et les excès qui ont pu être commis sont tout à fait dépassés. Le courant passe-t-il bien désormais avec le président Lahoud ? On a dit qu’au Sommet de Moncton, votre premier contact était un peu froid. Je ne sais pas pourquoi on a dit cela. Au Sommet de Moncton, j’ai eu un entretien très agréable avec le président Lahoud. Les contacts et les relations que j’ai pu avoir avec lui, jusqu’ici, ont toujours été marqués par la sérénité et la compréhension. Le président Lahoud assume les fonctions qui sont les siennes et il a conscience qu’il doit les assumer dans le seul intérêt du Liban et des Libanais. Partagez-vous l’optimisme du Premier ministre Hariri quant à la Conférence de Paris II ? Plus qu’un optimisme, c’est une nécessité. Le Premier ministre Rafic Hariri est un homme moderne et conscient des exigences d’une économie moderne, et conscient aussi des exigences que nous évoquions tout à l’heure et qui sont celles du respect de l’autre et de la solidarité. Il est certain que le Liban, qui porte un passé lourd de drames et de difficultés, connaît aujourd’hui une situation économique difficile. Et il est légitime que la communauté internationale l’aide à sortir de cette situation. C’est la raison pour laquelle, en accord avec le président Hariri, et d’ailleurs en accord avec l’approbation des représentants des grandes institutions internationales et des grands pays concernés, j’ai demandé à M. Michel Camdessus, gouverneur honoraire de la Banque de France et ancien directeur général du Fonds monétaire international, d’organiser à Paris la réunion dite « Paris II » pour permettre de prendre les décisions nécessaires pour soutenir l’action du gouvernement libanais, l’action de redressement menée par le gouvernement libanais. Une action qui sera porteuse de fruits, à condition qu’elle soit encouragée. Mais cela suppose, naturellement, que chacun fasse sa part d’efforts. La France qui, au nom de sa tradition d’amitié avec le Liban, doit, en quelque sorte, donner l’exemple et doit rassembler les bonnes volontés pour aider le Liban. Cela suppose aussi que le Liban fasse sa part d’efforts à lui. Et cette part d’efforts suppose une politique de réformes, réformes qui sont aujourd’hui nécessaires. C’est très exactement cette politique qui est traduite par le projet de budget qui vient d’être présenté par le gouvernement au Parlement libanais. Comme tous les budgets de réforme, il est forcément critiquable ou critiqué. Mais j’appelle tous les Libanais à se rendre compte que, si cette politique de réformes, si ce budget ne sont pas adoptés et soutenus par l’ensemble des responsables libanais, alors il ne peut pas y avoir accord des institutions financières internationales. Et, par conséquent, l’aide internationale sera tout à fait insuffisante ou limitée. Il y a donc un double effort à faire : prise de conscience de la part de toutes les autorités libanaises que l’on doit sortir de la polémique politique pour entrer dans un effort cohérent et national de réformes et de redressement, et prise de conscience par les institutions financières internationales et par les grands pays amis du Liban – qu’il s’agisse de l’Union européenne, qu’il s’agisse des pays arabes, qu’il s’agisse des États-Unis ou du Japon, où le président Hariri vient de faire un voyage extrêmement positif d’après les échos que j’en ai eus de la part du Premier ministre japonais – des efforts faits pour permettre le redressement de la situation du Liban. Je suis optimiste. Monsieur le Président, peut-on parler de l’État des libertés au Liban sans penser aussitôt au problème de la présence syrienne au Liban ? Et êtes-vous toujours confiant qu’il est possible avec le régime de Bachar el-Assad, que vous allez d’ailleurs rencontrer bientôt, d’aller vers une libéralisation graduelle en Syrie ? D’abord, je dirais que je le souhaite, naturellement. Vous savez, la relation entre le Liban et la Syrie relève, d’abord, et je dirai uniquement, d’un rapport entre les deux pays et je n’ai pas l’intention de faire de l’ingérence dans ce domaine. Mais ce rapport doit être organisé à partir de l’accord de Taëf. Et cet accord de Taëf doit être respecté et poursuivi jusqu’à son terme. En tous les cas, je ne vois pas de solution conforme aux intérêts du Liban et de la Syrie, aux intérêts à la fois politiques et économiques du Liban et de la Syrie, sans un respect intégral et sans aller jusqu’au terme de l’application de l’accord de Taëf. Parmi les efforts exigés de Beyrouth, faut-il mentionner l’extension de l’autorité de l’État au Liban-Sud ? Le fait que le Hezbollah continue de faire la loi au Liban-Sud, et puis cette cérémonie pour le pompage pour les eaux du Wazzani survenant à la veille du sommet peuvent-ils être des obstacles pour Paris II ? Je répète que je n’ai pas l’intention de faire de l’ingérence dans les affaires intérieures libanaises. Et dès le retrait des forces israéliennes du Liban-Sud, la communauté internationale, et notamment la France, a exprimé très fortement son souhait de voir l’armée libanaise et l’Administration libanaise exercer leurs fonctions sur l’ensemble du territoire libanais. Je crois que c’était une nécessité internationalement reconnue, et qui est toujours aussi vraie aujourd’hui. Vous avez reçu tour à tour MM. Shimon Peres et Nabih Berry et vous avez évoqué avec eux l’affaire du Wazzani. Avez-vous quelque chose à dire à ce propos, notamment sur une possibilité de médiation de la France dans ce litige ? La France est toujours disposée à faire entendre la voix de la raison. Je pense qu’il y a dans le domaine du partage de l’eau des règles internationales. Nous en avons parlé avec nos amis américains. Des experts européens et français vont se rendre sur place, à la demande des autorités libanaises. Je crois que, dans une affaire de ce genre, il faut chercher, là encore, la solution dans le dialogue et dans le respect des règles internationales et se garder en tous les cas, de part et d’autre, de tout geste qui serait de nature à envenimer les choses. Souhaitez-vous adresser un message aux Libanais et plus particulièrement aux lecteurs de L’Orient-Le Jour, aux francophones du Liban ? Je voudrais d’abord adresser un message aux lecteurs de L’Orient-Le Jour qui sera, vous le comprenez, un message d’amitié d’autant plus sincère que, par définition, ils sont francophones, et donc plus proches encore que les autres du cœur des Français et du mien. Donc, un message d’estime et d’amitié à tous vos lecteurs. Et un message également à tous les Libanais pour leur dire que je crois, depuis toujours, à la vocation du Liban d’être une grande nation, forte de son histoire et de sa culture au service de la paix, au service de la sérénité dans le monde. Je crois à sa capacité d’être un lien essentiel entre l’Orient et l’Occident. Tout cela supposant, naturellement, que chacun au Liban ait conscience qu’il doit respecter l’autre. Et enfin, je dirai simplement un mot, et c’est peut-être plus important encore, aux jeunes libanais. J’ai beaucoup de relations avec des jeunes libanais, et suis toujours frappé à la fois par leur qualité mais aussi parfois par un certain manque de confiance dans l’avenir du Liban. Et la première responsabilité de tous les Libanais, et notamment des responsables politiques ou économiques libanais, est de redonner confiance aux jeunes. Ils ont la chance d’avoir des jeunes qui sont extraordinaires, qui sont prêts à se mobiliser pour le service de leur pays, qui se détachent de plus en plus de vieilles querelles, qui sont attachés à l’exigence de la démocratie moderne et qui sont l’avenir et le futur du Liban et qui doivent être encouragés à rester chez eux et à mettre leurs forces et leur intelligence, leur cœur au service du Liban et non pas se laisser tenter, parce qu’ils auraient été découragés, à s’expatrier. Merci beaucoup, Monsieur le Président. Je suis sûr que les Libanais seront très sensibles à ce message d’amitié. Je le leur dis avec le cœur autant qu’avec la tête. Croyez-vous que Yasser Arafat, comme le pensent notamment les Américains, a raté une chance historique lors du sommet de Camp David ? Permettez-moi en premier lieu, sur ce sujet, de dire ma consternation face à l’évolution de la situation. La perpétuation des violences et de l’occupation, la poursuite du terrorisme, l’aggravation inacceptable des conditions de vie des Palestiniens, nous ne devons pas nous résigner face à cela. Nous avons un véritable devoir d’action envers les populations, qui souffrent de part et d’autre. J’ajoute que la question irakienne constitue à mes yeux une raison supplémentaire d’avancer résolument vers une solution au conflit du Proche-Orient. Cette solution ne peut être que politique, fondée sur le dialogue et la négociation entre les parties, assistées par la communauté internationale. S’agissant du sommet de Camp David, il n’a malheureusement pas conduit à l’accord de paix que le monde entier souhaitait. La responsabilité ne peut évidemment pas en être imputée à une seule personne. Peut-être a-t-on voulu obtenir trop, trop vite ! J’en retiens pour ma part les progrès que cette négociation et celle de Taba ont permis d’accomplir vers la définition des paramètres d’une solution acceptable par les deux parties, fondée sur la coexistence de deux États. Ces paramètres font aujourd’hui l’objet d’un consensus international reflété dans les résolutions du Conseil de sécurité et les déclarations de l’Union européenne, des autorités américaines et du quartette. Cet héritage essentiel ne doit pas être perdu. Et que fait de concret la France pour contrer la ligne extrémiste d’Ariel Sharon ? Le problème ne se pose pas en ces termes. Le terrorisme, que la France condamne, qui est toujours inacceptable, fait peser sur la population israélienne une angoisse intolérable. Nul ne peut contester le droit d’Israël à se défendre contre le terrorisme. Ce qu’on peut contester en revanche, c’est la méthode utilisée par Israël pour combattre ce fléau : la France l’a fait lorsqu’elle le jugeait nécessaire, tout dernièrement encore par son action au Conseil de sécurité, qui a permis l’adoption de la résolution 1435. Mais le terrorisme doit cesser. Les Palestiniens ne concrétiseront pas leur légitime projet national par la violence, pas plus qu’Israël n’assurera sa sécurité par la seule force armée. Une solution politique doit prévaloir, sur la base des paramètres que je viens d’évoquer. Pour cela, le dialogue doit reprendre. Le quartette a tracé la voie à suivre dans sa déclaration du 17 septembre. Les accords d’Oslo sont-ils vraiment morts et enterrés, et l’Europe a-t-elle des idées susceptibles de mettre fin à l’impasse actuelle ? Oslo reste, pour la communauté internationale dans son ensemble, une référence incontestable. C’est un processus qui a conduit à des accords internationaux, pour certains sous les auspices du président des États-Unis. Leur validité est incontestable. Ces accords n’ont certes pas abouti au résultat espéré, mais ils ont permis des avancées décisives en terme de reconnaissance mutuelle des parties et de définition des paramètres du règlement définitif. Au moment où les négociations politiques reprendront, les acquis d’Oslo, tout autant que ceux de Madrid (« la terre contre la paix »), et les avancées des négociations, de Camp David à Taba, contribueront à la définition d’une solution politique. S’agissant du rôle de l’Union européenne dans une sortie de l’impasse actuelle, il est important et doit s’intensifier encore. Les États membres de l’Union siégeant au Conseil de sécurité ont joué un rôle décisif dans l’adoption de la résolution 1435, qui a permis, grâce au soutien américain que nous avons obtenu, de sortir de la nouvelle crise créée par le siège des locaux de M. Arafat. L’Union européenne a aussi largement contribué à l’élaboration de la feuille de route esquissée par le quartette le 17 septembre dernier, sur la base de propositions de la présidence danoise. M. Peres m’a fait part tout récemment de l’acceptation par Israël de cette feuille de route. Il faut maintenant avancer vers sa mise en œuvre, ce que le quartette devrait faire en se réunissant à nouveau à Paris demain. Enfin, l’Union européenne apporte une contribution décisive aux réformes palestiniennes, dans le respect absolu du droit des Palestiniens à choisir leurs dirigeants et leurs institutions. N’oubliez pas non plus l’effort d’aide de l’Europe à l’égard des Palestiniens, qui est considérable. Quelle est votre conception de l’État palestinien et quelle solution pratique verriez-vous éventuellement pour Jérusalem et la question des réfugiés ? La paix, pour être durable, nécessite la création, à côté d’Israël, d’un État palestinien viable, démocratique et pacifique, sur la base des frontières de 1967. C’est une idée en faveur de laquelle la France œuvre depuis des décennies et qui est désormais partagée par le monde entier ! Le Conseil européen de Séville, en juin dernier, a énoncé solennellement les paramètres de cet État. Le président Bush en a fait de même dans ses discours. Ce n’est pas le moindre paradoxe de la situation actuelle de voir un si large consensus international sur les données de la solution, alors que les conditions sur le terrain n’ont jamais été aussi graves. Faire coïncider cette vision partagée avec la réalité du terrain, c’est là notre devoir, celui des parties, c’est le but que se fixe l’action de la France dans la région. D’aucuns ont reproché dans le passé à la France de ménager Saddam Hussein pour des considérations commerciales. Croyez-vous à votre tour que la nouvelle guerre du Golfe pourrait être largement motivée par des intérêts pétroliers ? Nul n’ignore que le Moyen-Orient constitue une zone majeure de réserves et de production d’hydrocarbures. Il représente aujourd’hui 65 % des réserves mondiales, et cette proportion est en hausse du fait du tarissement prévisible des réserves hors Golfe. L’Irak, pour sa part, détient aujourd’hui environ 10 % des réserves mondiales. Pour autant, le problème aujourd’hui posé par l’Irak à la communauté internationale n’est pas celui de ses capacités pétrolières. Il s’agit en effet de répondre à la menace potentielle que représente l’Irak, avec le risque de prolifération des armes de destruction massive. Le régime de Bagdad a utilisé de telles armes par le passé. Aujourd’hui un certain nombre d’indices peuvent laisser penser que, depuis près de quatre ans, en l’absence des inspecteurs internationaux, ce pays a poursuivi des programmes d’armement. La prolifération des armes de destruction massive constitue une menace pour l’ensemble de la planète. Notre sécurité dépend de notre capacité à traiter collectivement ce risque majeur. Sur ce dossier, pas plus que sur les autres, notre politique n’est pas de ménager l’Irak : nous avons toujours demandé la stricte application des résolutions des Nations unies. Je tiens à souligner que de nombreux pays commercent avec l’Irak, y compris d’ailleurs les États-Unis. Le commerce franco-irakien se déroule dans le cadre strict des résolutions du Conseil de sécurité, et nous sommes particulièrement vigilants quant au respect de ce dispositif juridique. L’Irak n’occupe au demeurant qu’une place modeste dans notre commerce extérieur. En 2001, l’Irak n’a été que le 53e client et le 39e fournisseur de la France, représentant 0,2 % de nos exportations et 0,3 % de nos importations. Que suggéreriez-vous pour renforcer l’efficacité et donc la crédibilité des inspections onusiennes en Irak ? L’accès immédiat des inspecteurs à l’ensemble des sites, sans condition et sans restriction, constitue la garantie indispensable de l’efficacité et de la crédibilité des inspections de l’Onu. Cette exigence figure d’ailleurs dans toutes les résolutions existantes. L’Irak a dit accepter tous les droits des inspecteurs sans condition, et les arrangements pratiques de la reprise des inspections ont été clarifiés à Vienne. Si MM. Blix et el-Baradei estiment toutefois qu’un certain nombre de questions doivent être encore précisées, que des garanties supplémentaires doivent être obtenues sur certains points, nous sommes tout à fait disposés à examiner leurs demandes et à prendre en compte leur avis, dans le cadre du Conseil de sécurité, qui est le seul cadre légitime pour traiter du problème irakien. Quelles répercussions aurait une guerre internationale contre l’Irak ? Notre responsabilité est de veiller à la stabilité au Moyen-Orient. Avec la crise irakienne, c’est la région tout entière qui est menacée. Le Moyen-Orient est au cœur de l’arc de crise qui s’étend de la Méditerranée orientale à l’Asie du Sud-Ouest : zone dans laquelle les fractures politiques, économiques et sociales sont multiples. Nous avons tous en mémoire les multiples conflits, internes et internationaux, qui ont ébranlé cette région depuis plus de cinquante ans. Au moment où l’impasse du conflit israélo-palestinien alimente les sentiments de frustration et d’injustice parmi les peuples de la région, et où nous sommes engagés dans une lutte de longue haleine contre le terrorisme, nous devons être vigilants et mettre tout en œuvre pour que soit gagné le pari de la sécurité dans la paix. Existe-t-il, selon vous, un lien direct entre l’affaire irakienne et le dossier du terrorisme, c’est-à-dire la filière Ben Laden ? À ma connaissance, aucune preuve n’a été trouvée, ou en tous les cas rendue officielle, d’un lien entre l’Irak et el-Qaëda. Même si certains terroristes ont pu trouver refuge en Irak, il ne faut pas mélanger les sujets. L’objectif prioritaire de l’action de la communauté internationale, s’agissant de l’Irak, doit être le désarmement. En revanche, on ne peut exclure que des groupes terroristes n’utilisent l’affaire irakienne comme prétexte à de nouvelles actions et comme argument de propagande.

La force tranquille, c’était bien sûr Mitterrand. Si le pas ample, le geste spontané, le sourire franc, le verbe haut et clair de Jacques Chirac ne sauraient être qualifiés de particulièrement tranquilles, c’est bien une impression de force, d’énergie débordante que donne, d’emblée, le chef de l’État français : une force – et là réside le charme du personnage –...