Un visuel du projet d’archives numériques consacré à la mémoire libanaise, présenté lors du lancement à la Bibliothèque nationale, le 15 octobre 2026. Photo Rayanne Tawil/L’Orient-Le Jour
Dans les tiroirs des familles libanaises, une part de l’histoire du pays attend encore d’être racontée. Elle tient dans une photographie dont les visages deviennent difficiles à nommer, une lettre arrivée du Brésil, une chanson dont les aînés connaissent seuls les paroles. Ces traces du quotidien, une plateforme numérique lancée jeudi 15 octobre entend les recueillir avant qu’elles ne disparaissent, avec ceux qui en gardent le souvenir.
Présentée à la Bibliothèque nationale du Liban, à Beyrouth, en présence du ministre de la Culture, Ghassan Salamé, et de l’ambassadeur d’Italie, Fabrizio Marcelli, l’initiative associe la Direction générale des antiquités (DGA) à l’Heritage International Institute (HII), établi en Italie. Ses promoteurs la décrivent comme les « premières archives au monde consacrées à l’identité libanaise ».
Le projet invite les habitants du pays comme les membres de la diaspora à partager photographies anciennes, documents personnels, témoignages oraux, musiques traditionnelles et archives architecturales. Lors de la présentation, Sarkis Khoury, directeur général des Antiquités, a rappelé le travail de longue haleine mené par son institution pour préserver le patrimoine.
L’ambition est aussi de faire une place, dans le récit national, à des existences longtemps restées en marge des livres. À L’Orient-Le Jour, Ghassan Salamé souligne le poids des événements politiques, sécuritaires et militaires dans l’historiographie libanaise. « Nous voulons introduire ce que l’on appelle la microhistoire dans les livres d’histoire du Liban », explique-t-il. « Nous voulons que l’histoire des gens soit connue et qu’elle participe à l’écriture de l’histoire du Liban. »

Ce que raconte une lettre d’émigré
Développée notamment en Italie dans les années 1970, la microhistoire part d’un individu, d’une famille ou d’une petite communauté pour éclairer les mouvements d’une époque. Une lettre adressée à des proches restés au Liban peut ainsi renseigner sur les conditions d’un départ, les solidarités qui se nouent à distance, la circulation de l’argent ou des idées. Rapprochée d’autres documents, une archive intime devient une source pour les chercheurs.
Fabrizio Marcelli a insisté sur cette histoire qui se construit au fil des vies ordinaires. « L’histoire du Liban ne se résume pas à celle de ses dirigeants, de ses institutions et de ses gouvernements. Elle est aussi la somme des expériences de ceux qui l’ont vécue », a-t-il déclaré.
Les collections privées de la diaspora occupent, à cet égard, une place particulière. Livres de comptes de commerçants, courriers venus du Brésil ou d’Argentine, photographies et récits transmis au sein des familles conservent des informations auxquelles les chercheurs ont rarement accès. Ils permettent de suivre, sur plusieurs générations et d’un continent à l’autre, des relations dont les archives publiques ne gardent pas toujours la trace.
Encore faut-il pouvoir les retrouver et les documenter. Les déplacements de population, les crises successives et la dégradation des collections privées fragilisent ce patrimoine dispersé. Au gré des départs, des déménagements et de la disparition des aînés, les documents se perdent ou deviennent muets : une photographie subsiste, mais plus personne ne sait qui elle représente, où elle a été prise ni à quelle occasion.
Des voix, des gestes, des paysages
Le champ de la plateforme s’étend au-delà des archives familiales. Monuments, architecture traditionnelle, sites archéologiques, lieux de culte, quartiers anciens et cartes peuvent y être documentés, au même titre que les chants populaires, les dialectes, les métiers artisanaux, les savoirs agricoles, les rituels et les fêtes communautaires.
Les paysages culturels y ont également leur place, des forêts de cèdres aux vallées protégées, des terrasses agricoles en pierre aux grottes anciennes. La collecte concerne aussi les traces plus récentes de la vie collective : sites internet anciens, blogs, photographies, enregistrements sonores et vidéos.
Pour que ces contributions puissent servir à la recherche, leur contexte compte autant que leur contenu. Les personnes qui déposent un document sont invitées à en préciser la provenance, la date, le lieu, l’auteur ou le propriétaire, ainsi que la portée historique. Elles doivent également disposer des autorisations nécessaires.
Sergio Iovino, président du HII, a rappelé que le projet prolonge un accord de coopération signé avec le ministère de la Culture lors d’un sommet international organisé à Parme, en mai. « Chaque contribution sera recueillie dans le respect des droits, de la vie privée et de la réglementation relative au patrimoine culturel », a-t-il assuré.

Partager sans céder ses droits
Faire entrer un souvenir privé dans des archives communes pose toutefois une question : qui pourra ensuite l’utiliser ? Une famille peut souhaiter préserver une photographie et la rendre accessible aux chercheurs tout en gardant la maîtrise de sa publication.
Interrogé par L’Orient-Le Jour sur l’usage que pourraient en faire les journaux ou les chaînes de télévision, Ghassan Salamé a précisé que la plateforme n’acquerrait aucun droit de propriété sur les documents déposés. Elle mettrait en relation les détenteurs des droits et les personnes souhaitant les reproduire.
« Nous ne sommes qu’un intermédiaire entre eux », a-t-il expliqué. Toute demande de publication devra donc être adressée au propriétaire du document. Les contributeurs conserveront leurs droits de propriété intellectuelle et resteront libres d’autoriser ou de refuser sa diffusion.
« L’initiative du ministère est gratuite, a ajouté le ministre. Son objectif est de rassembler et de préserver des documents historiques, pas d’en acquérir les droits. »
À Faqra, conserver aussi la pierre
Cette collecte ouvre une coopération plus large entre les deux institutions. Sergio Iovino a annoncé un autre chantier, consacré au site archéologique de Faqra : les équipes prévoient d’en réaliser des modèles en trois dimensions à haute résolution et une couverture photographique complète, à l’aide de la numérisation laser et de la photogrammétrie. Ces relevés constitueront une documentation pour les recherches futures.
Une distinction honorifique, « Gardiens de la mémoire libanaise », doit également saluer des contributions exceptionnelles à la préservation du patrimoine. Les organisateurs préparent par ailleurs un lancement international à Rome, relié à Beyrouth en direct.
La richesse des nouvelles archives se jouera cependant ailleurs : dans les maisons, auprès de ceux qui hésitent encore à ouvrir un carton, à confier une lettre ou à enregistrer un récit. Et dans la possibilité de mettre enfin un nom, une date, une voix sur ce que les familles ont conservé.