Rechercher
Rechercher

Cinéma - 7E Art

« Furies » : Rami Kodeih raconte le film qui représentera le Liban aux Oscars 2027

Avec Nora Mariana, coscénariste et productrice, le réalisateur revient sur ce thriller où deux sœurs braquent une banque pour récupérer leur argent bloqué.

« Furies » : Rami Kodeih raconte le film qui représentera le Liban aux Oscars 2027

Rami Kodeih et Nora Mariana, réalisateur et coscénariste-productrice de « Furies », au Festival international du film de Toronto (TIFF). Photo AFP

Présenté à Venise, puis au Festival du film de Toronto (TIFF), soutenu par George Clooney et choisi pour représenter le Liban aux Oscars, le film puise dans une épreuve vécue par le couple. Début novembre 2019, Nora Mariana envoie ce message à une amie : « Faudra-t-il écrire un film sur nous qui braquons notre propre argent ? » Le couple vit alors à Los Angeles, mais ses économies sont bloquées au Liban. Nora doit se faire opérer.

À L’Orient-Le Jour, ils racontent ces semaines d’incertitude : les banques fermées, l’argent inaccessible, les lettres de médecins à fournir et les procédures américaines pointilleuses. « On ne savait pas combien de temps la crise allait durer, tout avait changé. Tout le monde avait été affecté », se souvient Rami Kodeih. Nora Mariana n’a jamais récupéré ses économies. Pour payer l’opération, elle a dû compter sur sa part d’héritage, après que la famille eut vendu la maison de son grand-père, à l’étranger.

La plaisanterie aurait pu en rester là, mais le couple aimait les films de casse bien avant cette crise. Rami cite The Killing de Kubrick (1956) parmi ses préférés, Nora cite Du Rififi chez les Hommes – ou Rififi – de Jules Dassin (1955). Pendant le confinement de 2020, ils construisent l’histoire, une fachet khelq, un exutoire, disent-ils en arabe. Nora l’écrit alors scène par scène, « par catharsis et par fantasme ». Rami, lui, a tenu à rappeler que les vrais « casses » de déposants n’ont commencé qu’après l’écriture de leur scénario et qu’aucun ne ressemblait à ce qu’ils avaient imaginé.

Un casse en une nuit

Au cœur de l’effondrement économique libanais, nourri par la corruption, les banques gèlent les comptes du jour au lendemain. Maro, mère célibataire déterminée, veut retirer son argent pour payer l’opération de sa cadette Dalia, qui risque sa vie. Devant le refus de la banque, les sœurs montent un casse nocturne. Elles s’adjoignent un camionneur et un ancien milicien, ce qui déclenche une série d’événements qui leur échappent dans une ville au bord du gouffre. Maro est jouée par Rym Mroue, Dalia par Maria Nakouzi, le milicien par Issam Bou Khaled, aux côtés de Hasan Akil. Le film dure 133 minutes, est tourné en arabe et coproduit entre Liban et Brésil, par RT Features (Rodrigo Teixeira, Berta Marchiori) et Nausika Films, la société du couple. George Clooney et Grant Heslov sont producteurs exécutifs via Smokehouse Pictures.

Les deux hommes, expliquent les auteurs, viennent du voisinage des sœurs. Le camionneur est un collègue de Maro, dans l’entreprise d’embouteillage d’eau où elle gère les rendez-vous de livraisons et le secrétariat. L’ex-milicien, d’une autre génération, traîne beaucoup de regrets. L’un a une dette, l’autre des raisons personnelles : ils apportent leur désespoir à une opération trop complexe pour deux femmes seules, qui décident d’en faire des partenaires. La maladie de Dalia, elle, renvoie, dit Rami, à la santé des femmes. On peut y voir aussi, au-delà d’un ressort dramatique, une métaphore d’une société malade.

Rym Mroue et Maria Nakouzi incarnent deux sœurs décidées à braquer une banque pour récupérer leur propre argent dans « Furies ». Photo avec l’aimable autorisation du réalisateur


Un couple au travail

Rami et Nora sont ensemble depuis quinze ans. Le mode de travail s’est fixé un an après leurs premières collaborations : le plus souvent, Nora trouve une idée, la partage, ils en discutent puis écrivent ; elle produit, il réalise. « Notre manière de travailler se complète », dit-il, ce qu’il attribue à « une similarité de goûts, de la chance, et beaucoup de pratique ». Nora relativise la singularité de ce mode opératoire : les couples tandem sont devenus une norme au cinéma, et les producteurs américains trouvent leur méthode logique. Elle ajoute, pragmatique, que si elle devait produire un film au Liban pendant que Rami le tournerait, ce seraient six mois de séparation. Mieux vaut donc travailler ensemble. Rami a étudié le cinéma, Nora la littérature : deux disciplines cousines, selon elle, et « c’est un bonheur de préserver au cinéma des éléments de la puissance littéraire ».

Des sœurs, des mères

D’où viennent ces deux sœurs ? « De nous », répondent-ils. Leurs mères sont chacune très proche de sa propre sœur, et les ont élevées avec leurs tantes, leurs « aunties ». Nora décrit des mères fortes, passées chacune par de dures crises, dotées d’humour face aux épreuves et de la force d’ancrer leurs familles. Leur précédent court-métrage, tourné au Liban, mettait déjà en scène deux femmes, l’une criminelle, l’autre travailleuse éthiopienne : imaginer des femmes dans des rôles très actifs fait partie de leur signature.

Maro et Dalia réagissent à la crise de manière opposée. L’une est dans l’action, l’autre dans une forme de résignation. « Un dilemme quotidien, surtout au Liban », dit Rami. Nora refuse toute généralisation sur les Libanaises (« je n’oserais pas, il y a trop de complexité »), mais dit ce qu’ils voient : face à la pire crise économique, du ressort, de la chaleur, de l’humour surtout, « l’humour ne se perd jamais ».

Des actrices « pas trop professionnelles »

Le casting a été long. Ils voulaient des actrices qui ne soient pas trop « professionnelles », certaines formées au jeu, d’autres non. Très naturelles aux auditions, comme si la caméra captait par hasard des moments réels, alors même que les prises étaient écrites et préparées, Maria Nakouzi et Rym Mroue ont été vues séparément, puis réunies pour un test de « chimie » sur Zoom : « Elles ont tout de suite senti l’envie de travailler l’une avec l’autre. » Nora tient aussi à saluer l’actrice et marionnettiste libanaise Soha Nader, « extraordinaire », hélas disparue récemment : « Une grande perte dans cette jeune génération d’actrices. »

Rami Kodeih a filmé les rues de Beyrouth pendant vingt ans. « Beyrouth m’a élevé. » Avant la fiction, il a fait des documentaires et travaillé sur des archives, et ses courts-métrages ont été montrés à la Quinzaine des cinéastes, au BFI London Film Festival et à Clermont-Ferrand. Naviguer dans la capitale libanaise lui est facile. C’est néanmoins la logistique qui subit des aléas, du simple au compliqué. Nora insiste sur l’importance de tourner sur place : « Même avec les meilleurs talents du monde, on ne peut pas reproduire l’âme d’une ville. »

Le ton, entre thriller et humour noir, est une affaire d’honnêteté. « C’est comme la vie, la diversité des angles et des points de vue s’impose », dit Nora. Rami parle de ces moments d’humour au milieu de la crise, « quelque chose de très libanais », qu’ils ont voulu préserver. Il a monté le film lui-même, et le rythme énergique, rapide, était voulu dès l’écriture et le tournage : le montage devait le rendre plus dynamique encore. Parmi leurs inspirations communes, ils citent Thelma & Louise (Ridley Scott, 1991), que Nora aimait enfant et que Rami a vu et revu très jeune à la télévision, pour la chaleur entre les deux personnages.

Du Liban à l’Oscar

Le comité libanais a choisi Furies à l’unanimité pour représenter le pays aux Oscars 2027. Rami et Nora y voient un grand coup de pouce, mais aussi le début d’une longue route : une centaine de films à travers le monde sont présentés avant la présélection. Le film voyage, lui, entre les festivals, sans que la colère se dilue : « Le monde entier parle d’inflation, de mauvaise situation économique », dit Rami, « le sentiment d’exutoire est compris partout : l’Europe souffre, l’Amérique aussi, ce n’est pas comparable avec le Liban, mais cela se ressent », commente-t-il, ajoutant que « c’est un film spécifique au Liban, mais cela parle au reste du monde ». Reste la question de savoir si les deux femmes ont récupéré leur argent. On le découvrira quand le film sera projeté au Liban, ce qui devrait avoir lieu en toute logique, sans précision de date à ce stade.


Présenté à Venise, puis au Festival du film de Toronto (TIFF), soutenu par George Clooney et choisi pour représenter le Liban aux Oscars, le film puise dans une épreuve vécue par le couple. Début novembre 2019, Nora Mariana envoie ce message à une amie : « Faudra-t-il écrire un film sur nous qui braquons notre propre argent ? » Le couple vit alors à Los Angeles, mais ses économies sont bloquées au Liban. Nora doit se faire opérer.À L’Orient-Le Jour, ils racontent ces semaines d’incertitude : les banques fermées, l’argent inaccessible, les lettres de médecins à fournir et les procédures américaines pointilleuses. « On ne savait pas combien de temps la crise allait durer, tout avait changé. Tout le monde avait été affecté », se souvient Rami Kodeih. Nora Mariana n’a jamais récupéré ses économies. Pour...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut