Vue du Salon du livre de Beyrouth au Seaside Arena, où éditeurs arabophones et francophones se retrouvent cette année sous un même toit. Photo Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour
Les yeux des enfants brillent. Assis en tailleur sur des tapis, allongés sur des coussins colorés ou installés sur des bancs en bois, ils écoutent Sari Hanna Matran, autrice francophone de littérature jeunesse, raconter la vie de grandes figures libanaises, de Gibran Khalil Gibran à Charles Malek, en passant par le sportif Simon Khoury. Dans le pavillon de l’Institut français du Liban, au Salon arabe et international du livre de Beyrouth, les questions fusent et les réponses jaillissent dans un français assuré.
En ce dimanche matin, les enfants passent ensuite au stand de la librairie Antoine, institution familière pour plusieurs générations de lecteurs francophones. Cette fois, place au Loup qui sauvait des animaux. L’imagination s’emballe, les sourires se multiplient. Chacun repart avec un ou plusieurs livres sous le bras.
Ces scènes avaient presque disparu du Salon du livre de Beyrouth. Ces dernières années, la manifestation s’était éloignée de son public, ses activités s’étaient essoufflées et les divisions politiques avaient gagné ses allées, jusqu’à provoquer le boycott de nombreuses maisons d’édition libanaises, qui avaient choisi d’organiser leur propre rendez-vous l’an dernier.
Cette année, sous l’impulsion du ministre de la Culture, Ghassan Salamé, un accord entre le Club culturel arabe et le Syndicat des éditeurs du Liban a permis de réunir les deux manifestations. Une réconciliation qui redonne au Salon, fort de 70 ans d’histoire, une vitalité que beaucoup croyaient perdue.
Deux langues, des publics à rapprocher
Certains observateurs s’attendaient à découvrir, sous le toit du Seaside Arena, deux salons juxtaposés, chacun avec son public et son ambiance. Les témoignages recueillis décrivent plutôt un vaste Salon bien achalandé, où la diversité des langues et des catalogues est accueillie comme une heureuse nouveauté. Les habitués du Salon arabe y croisent un public différent, notamment plus jeune et francophone, tandis que les fidèles des rendez-vous autour du livre en français remarquent, à l’inverse, une présence arabophone plus importante que celle des francophones. Ces derniers se réjouissent du rapprochement, même si la dispersion des activités de Beyrouth Livres entre plusieurs espaces extra muros (musée Sursock, Beit Beirut, Fondation Corm...) rend leur présence au Salon moins marquée.
Car réunir deux Salons ne suffit pas à mélanger leurs publics. Chacun arrive avec ses habitudes de lecture, ses auteurs de prédilection, ses références et parfois ses fidélités linguistiques. Mais partager un même lieu crée au moins la possibilité de sortir de ces cercles familiers. On passe d’un stand francophone à un éditeur arabophone, on s’arrête devant un livre qu’on n’aurait peut-être pas cherché ailleurs, on assiste à une rencontre qui ne s’adresse pas nécessairement à son public habituel. Le rapprochement ne gomme pas les différences, il permet de les faire coexister et, parfois, de les faire dialoguer. Dans un pays où les langues dessinent aussi des parcours scolaires, sociaux et culturels distincts, ce simple voisinage a quelque chose de précieux.
L’aménagement soigné, les espaces lumineux et la variété des stands participent à cette dynamique. La génération Z, particulièrement visible dans les allées, contribue elle aussi à renouveler le visage du Salon. Quant aux conférences thématiques, elles attirent un public nombreux, venu autant pour écouter et débattre que pour acheter des livres.
« Cette année, l’organisation est remarquable, et les enfants disposent enfin de grands espaces pour lire, dessiner et participer aux activités », se réjouit Zeina, venue en famille. « Nous avions l’habitude de retrouver ce genre d’animations dans les Salons francophones. Aujourd’hui, l’arabe et le français cohabitent au même endroit, et c’est une richesse. »
Un Salon pour toutes les générations
Pour Racha, 49 ans, la nouveauté ne tient pas seulement au rapprochement des éditeurs arabophones et francophones. « Le Salon rassemble désormais toute la famille. Ma mère, 70 ans, a assisté à une conférence sur la mémoire de Beyrouth. J’ai retrouvé des écrivains et des amis, notamment Chawki Bazih et Abbas Beydoun. Ma fille de 25 ans a écouté Rima Khcheich, tandis que ma nièce de 10 ans participait à un atelier de marionnettes. »
Hiyam, 45 ans, avait pour sa part déserté le Salon ces dernières années, notamment après la présence d’un pavillon de l’ambassade d’Iran exposant des portraits de Kassem Soleimani et de dirigeants iraniens qu’elle accuse d’avoir soutenu des partis et des régimes impliqués dans la mort de ses amis en Syrie. Cette fois, elle est revenue. « Dès l’annonce du programme, avec les partenariats universitaires et la campagne sur les réseaux sociaux, on a compris que le Salon sortait de sa léthargie et retrouvait ses esprits. »
Maha y voit surtout un espace de coexistence dans un pays où la guerre a creusé les méfiances. « Nous avons fini par avoir peur d’un homme barbu ou d’une femme en tchador noir. C’est inacceptable. Ici, les jeunes femmes voilées côtoient celles en tenues légères, les enfants croisent les personnes âgées, les universitaires rencontrent les employés et les ouvriers. Le livre rassemble tout le monde. »
Le désir de se retrouver, malgré la crise
Depuis l’ouverture, l’affluence surprend les éditeurs. À l’extérieur, les autocars ne déposent pas seulement des groupes scolaires, mais aussi des familles et des amis venus ensemble pour réduire les frais de transport.
« Nous arrivons de Saïda, entre amis et parents. Plutôt que de dépenser 32 dollars d’essence et cinq dollars de stationnement, nous avons loué un bus. Avec cet argent, nous pouvons acheter deux livres, peut-être davantage », explique Mohammad, 60 ans.
Pour Fatima Beydoun, directrice des éditions Riad el-Rayyes, ce retour du public traduit d’abord un besoin de rencontres. « La foule, les écrivains, les dédicaces, tout cela nous avait manqué. » Les ventes restent cependant loin de leurs niveaux d’avant 2019, année de l’effondrement financier. « Beaucoup viennent par curiosité ou pour soutenir un ami qui signe son livre. Rares sont ceux qui achètent des dizaines d’ouvrages comme autrefois. Mais retrouver nos auteurs et notre public est essentiel. »
L’enthousiasme des visiteurs contraste ainsi avec leur pouvoir d’achat. Pour Hassan, 67 ans, fidèle du Salon depuis l’époque où il se tenait dans la salle de verre de la rue Hamra, l’essentiel est ailleurs. « Nous avons grandi avec ce rendez-vous. Il avait vieilli, perdu son élan. Cette année, il a su se renouveler et retrouver les jeunes générations. L’important, c’est qu’il soit toujours vivant. »
L’historien et écrivain Khaled Ziyadé voit dans cette renaissance la preuve que « Beyrouth n’a pas perdu son rôle culturel ». Pour l’écrivain Nabil Mokaddem, le Salon redonne aussi une place à la culture dans une capitale éprouvée par les crises, mais toujours attachée à son histoire intellectuelle et artistique.
Même satisfaction du côté de Rana Hayek, directrice de Hachette Antoine/Naufal. Selon elle, la réunification des deux manifestations et la mutualisation de leurs moyens ont permis de proposer un Salon plus vaste, mieux éclairé et plus accueillant, où les maisons d’édition disposent de davantage d’espace pour organiser rencontres et dédicaces.
« La fréquentation est bonne, et les ventes plutôt satisfaisantes compte tenu du coût de la vie. Acheter un livre est devenu un luxe, mais les visiteurs profitent des réductions proposées pendant le Salon », observe-t-elle.
Ce qui la frappe surtout, c’est l’atmosphère : « On voit des visages heureux, des visiteurs de tous âges et de tous horizons. Après la crise financière, les guerres de 2024 et de 2026 et toutes ces journées sombres, les gens ont soif de culture, même si la situation dans le Sud reste difficile. »
La nostalgie des années fastes
Avec plus de 163 maisons d’édition, le Salon tente aussi de rendre au livre imprimé une place que les écrans et les plateformes numériques lui disputent depuis longtemps. Les nouvelles publications sont moins nombreuses qu’à l’époque de ses grandes heures, et l’absence de certaines grandes maisons d’édition arabes se fait sentir. Mais le rendez-vous conserve ses fidèles, portés autant par la curiosité littéraire que par la nostalgie d’un Beyrouth où le Salon était une fête annuelle.
Car on ne vient pas seulement acheter des livres. On vient retrouver des amis, rencontrer des écrivains, découvrir des auteurs et participer aux débats. Cette année, la programmation élaborée avec les maisons d’édition, l’Université américaine de Beyrouth, l’Université Saint-Joseph, l’Institut français du Liban et L’Orient littéraire a élargi les horizons.
Crise des prix littéraires, émigration, pertes et traumatismes de guerre, mémoire des cafés de Beyrouth, histoire du Jabal Amel et des villages du Sud occupés par Israël, ateliers d’écriture, éducation à la citoyenneté ou transformations du monde contemporain : les rencontres abordent les préoccupations d’une société qui cherche à comprendre son présent autant qu’à préserver sa mémoire.
Le Salon renoue également avec sa vocation de carrefour intellectuel arabe. Des écrivains venus du Maroc, de Tunisie, d’Algérie, de Jordanie et de France, parmi lesquels Abdelilah Benarafa, Habib Selmi, Waciny Laredj, Jalal Barjas et Najwa Barakat, ont salué le retour du public et l’unité retrouvée de la manifestation.
Pour ces invités, le Salon demeure l’un des symboles d’une ville qui a longtemps écrit, imprimé et publié pour le monde arabe. Malgré les crises, Beyrouth conserve cette capacité à réunir les voix, les langues et les générations autour des livres. Reste à savoir si cette première cohabitation se prolongera au-delà des dix jours de l'événement, si les lecteurs continueront à circuler entre les langues et les univers éditoriaux. Car le véritable enjeu n’est peut-être pas seulement d’avoir réuni deux Salons, mais de donner à leurs publics l’envie de se retrouver.
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