Jean Boghossian dans son atelier à Bruxelles en 2023. Photo Studio Jean Boghossian
Peut-on dissocier le rapport au feu de Jean Boghossian des expériences de violence dévastatrice qui ont marqué les pays auxquels cet artiste libano-belge doté d’origines syro-arméniennes est lié ? La question se pose, à la découverte de l’exposition que lui consacre Saleh Barakat dans sa galerie éponyme du secteur Clemenceau : un ensemble de toiles et de sculptures en céramique et en bois qui semblent habitées d’un même souffle évocateur d’un monde qui implose, brûle et bascule…
Intitulée « A Constant Flame » (Une flamme constante), l’exposition s’articule autour d’une série centrale de sculptures en céramique réinterprétant la mythique tour de Babel. Un thème cher au galeriste qui, après avoir découvert « une première petite pièce dans un coin de l’atelier de l’artiste à Bruxelles », va encourager ce dernier à développer toute une série de « Babel », représentatives, selon lui, des temps actuels.
C’est donc sous la curation de Saleh Barakat que Jean Boghossian, peintre et sculpteur, qui manie la flamme du chalumeau comme on jouerait d’un pinceau ou d’un burin, entreprend de traduire, toujours par le feu, sa vision d’un monde en proie au chaos, miné par l’incommunicabilité et les forces de dévastation.
Une douzaine de Tour de Babel en porcelaine émaillée donnent corps à cette vision. À travers leur architecture en désintégration, comme saisies au moment où elles basculent, elles traduisent ce sentiment d’effondrement civilisationnel qui semble dominer notre époque.

Des œuvres à l’énergie tellurique
Autour de ces pièces, dont certaines sont d’une expressivité intense, quatre séries de toiles viennent prolonger cette impression de tumulte et de bouleversement. À commencer par celle des Écritures abstraites : des compositions de signes indéchiffrables, nées d’une gestuelle à la fois méditative et expérimentale. Boghossian y explore les possibilités du marquage au feu et les empreintes laissées par la fumée. « Elles évoquent, pour moi, ce charabia et ces propos inintelligibles que nous servent les politiques qui gouvernent le monde », explique le curateur.
Des œuvres en noir et blanc qui trouvent leur écho dans Narrative, où le même travail à la flamme fait surgir sur la toile les ombres troublantes de villes orientales, voire celles d’un cèdre symbolique, comme ravagés par le feu. Autant d’images qui convoquent, en filigrane, la mémoire de territoires calcinés, réduits en cendres…
Un peu plus loin, le registre change sans que s’estompe cette sensation de tension. Dans la série, justement baptisée Volcano, les peintures se déploient en éruptions et en éclats de couleurs qui semblent remonter des profondeurs de la matière, comme si les toiles captaient une énergie tellurique sur le point de se libérer. Malgré leur abstraction, il est difficile de ne pas y voir un monde en fusion, dont les forces souterraines menacent à tout instant de faire irruption. Un monde qui gronde sous nos fêtes et vacille sous nos pas…

Réalisée par superposition de papiers plissés, brûlés et encollés sur des toiles à l’acrylique, cette série rejoint, par son procédé, celle d’Hommage à Hokusai, où les couleurs texturées se mêlent aux craquelures du plâtre. En convoquant l’œuvre du célèbre artiste japonais Katsushika Hokusai (1760-1849), notamment sa fameuse Grande Vague, revisitée dans une impressionnante peinture monumentale, Boghossian s’attache, cette fois, à saisir le mouvement perpétuel de la nature et l’énergie indomptable de ses éléments.
Mais, ici, derrière la puissance du déferlement, se dessine aussi une autre perspective : celle d’un monde capable de se recomposer sans cesse. Face aux destructions, aux déchirures et aux cendres laissées par les embrasements des hommes, les forces élémentaires poursuivent leur œuvre, inscrivant le vivant dans un cycle ininterrompu de métamorphoses.
Faire surgir de nouvelles formes des traces même de la brûlure
Cette vision entre destruction et renaissance prend un relief particulier à la lumière du parcours de Jean Boghossian. Né en 1949 à Alep dans une famille arménienne de grands bijoutiers dont l’histoire est marquée par le génocide, il grandit au Liban avant de s’installer en Belgique au début de la guerre. Après une formation artistique à l’Académie des beaux-arts de Boitsfort et d’Uccle, il développe son œuvre tout en s’engageant dans la promotion de l’art contemporain. Il reprend ainsi la Villa Empain, à Bruxelles, qu’il transforme en fondation artistique portant son nom. Il représentera aussi l’Arménie à la Biennale de Venise en 2017. Sans doute est-ce la mémoire de l’exil et de la guerre qui alimente chez cet artiste, qui a à son actif de nombreuses expositions muséales, l’attrait pour le travail au feu. Un élément ambivalent, qui détruit mais purifie, consume mais transforme, et dont il explore inlassablement le potentiel métamorphique.
Car c’est bien là que réside la singularité de la démarche de Jean Boghossian : dans cet entêtement à faire de cette « flamme constante » non plus un instrument de destruction, mais un véritable médium de création, capable de faire surgir de nouvelles formes des traces mêmes de la brûlure. Une manière de suggérer que, malgré les effondrements et les embrasements qui marquent notre époque, l’espoir demeure.
« A Constant Flame » de Jean Boghossian, à la galerie Saleh Barakat, secteur Clemenceau, rue Justinien, jusqu’au 13 novembre.


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