Alexandre Lenot, lauréat du prix des Cinq Continents de la francophonie 2026, sera au Salon du livre de Beyrouth le 17 octobre. Photo fournie par l’OIF
Il y a des livres qui vous happent dès la première page. Et d’autres qui prennent leur temps pour vous imprégner, mais qu’il devient très compliqué de lâcher une fois que c’est fait. C’est le cas de ce deuxième roman d’Alexandre Lenot, lauréat 2026 du prix des Cinq Continents de la francophonie, qui récompense chaque année un texte de fiction narrative – roman, récit ou recueil de nouvelles – écrit en français. Né d’un père français et d’une mère égyptienne, Lenot, qui avait publié Écorces vives en 2018, signe ici un roman où la nature, les liens familiaux et la mémoire occupent une place centrale.
Une enfance à l’écart du monde
Cette vieille chanson qui brûle relate le retour de Noé dans la maison de son enfance, après le décès de son frère jumeau, Jérémie. Une maison isolée, en lisière de forêt, où les deux garçons ont grandi sans mère, sous l’autorité d’un père aussi dur qu’abîmé. La forêt est leur royaume, la rivière leur refuge, jusqu’au jour où un monde extérieur, dont ils ne connaissent ni les codes ni les règles, vient bouleverser cet univers. L’école, les autres, la société vont progressivement les arracher à cette enfance presque sauvage. Mais chacun vivra cet arrachement à sa manière.
Des années plus tard, la mort de Jérémie ramène Noé vers la demeure familiale et vers ce père qui leur a fait subir de terribles sévices. Un père rongé par les années, qui inspirerait presque de la tendresse. Un daron que le narrateur désigne, dès les premières pages, comme le « vieux père », comme s’il ne s’autorisait à l’évoquer qu’à partir d’un certain âge. Les deux frères, malgré leur gémellité et cette proximité qui aurait pu les rendre fusionnels, ont vécu ces épreuves très différemment. Et c’est aussi dans cette différence que se joue leur construction.
Mais au-delà de la trame, c’est l’écriture de Lenot qui subjugue. Une ponctuation rare, qui se limite essentiellement à la virgule dans les premières pages, puis se densifie au fur et à mesure que la trame se déploie. Comme si la langue elle-même devait progressivement retrouver son souffle, avant d’accompagner le déroulement des souvenirs et celui d’une pensée qui revient sans cesse sur elle-même. Une trame portée surtout par la qualité de la plume, qualifiée à juste titre d’incantatoire.
La « vieille chanson qui brûle » est d’abord celle de deux enfants « indésirables » qui ont grandi à l’écart du monde, dans une forêt à la fois refuge et frontière. Le roman raconte leur passage presque brutal vers la civilisation, la découverte de ses règles, de ses violences aussi, et l’impossibilité de revenir tout à fait à ce monde originel.
C’est un roman sur l’affranchissement des liens familiaux, sur la nécessité de se construire en dehors de ceux qui vous ont façonné. Noé doit apprendre à exister sans son frère, mais aussi en dehors de l’emprise de ce père qui a marqué leur enfance. Cette vieille chanson qui brûle est ainsi le roman de la possibilité de se construire à partir de manques. Manque d’amour et de confiance, absence maternelle, autorité abusive, harcèlement social : autant d’éléments qui vont faire de Noé et Jérémie deux entités soudées, mais bien différenciées.
Car être jumeaux ne signifie pas nécessairement vivre la même histoire. Ils partagent les mêmes blessures, le même isolement, le même père et la même forêt, mais chacun va trouver sa manière de composer avec ce qui lui a été imposé. La disparition de Jérémie oblige Noé à revenir sur cette histoire commune, à la regarder autrement et, peut-être, à s’en libérer.

La forêt comme territoire et comme combat
La forêt, omniprésente, est bien davantage qu’un décor. Elle est un territoire, une mémoire, un monde vivant menacé. Car derrière l’histoire intime des deux frères, Lenot inscrit son roman dans une réflexion éminemment politique. Il y a, dans cette nature envahie par l’industrialisation et la logique du rentable, une dénonciation de ce que le progrès fait disparaître lorsqu’il ne mesure plus que ce qui peut être exploité. L’engagement écologique de l’auteur traverse ainsi le récit sans jamais l’alourdir : il passe par les paysages, les sensations, le rapport viscéral des personnages à leur environnement.
La nature est regardée, entendue, ressentie. C’est aussi ce qui donne aux descriptions leur richesse particulière. Elle accompagne les personnages autant qu’elle les enferme parfois.
Le choix du titre lui-même dit beaucoup du livre. Une chanson ancienne, qui appartient à l’enfance, mais qui continue de consumer longtemps après. Une mélodie faite de souvenirs, de blessures, de colère et de deuil, dont on ne se débarrasse jamais complètement. Cette vieille chanson qui brûle est aussi le reflet du regard qu’on porte sur soi, celui qui construit et fracasse aussi. « Échouer n’était que la confirmation d’une disposition déjà avérée », dira Noé. Un roman qui met aussi en exergue une quête d’amour bouleversante. « Que fallait-il que je fasse pour que tu m’aimes aussi ? » s’insurgera Noé, qui, en dépit des sévices subis par les deux frères, est moins mis en valeur que son jumeau Jérémie. Un sentiment qui, jamais dans le livre, ne prendra le dessus sur l’amour fraternel qui les unit. Un roman qui saisit aux tripes par son écriture et noue l’estomac par sa trame.
Une vieille chanson que vous ne fredonnerez peut-être pas, mais qui résonnera longtemps dans votre tête.
Alexandre Lenot est l’invité de l’OIF au Salon du livre de Beyrouth, le samedi 17 octobre à 18h, pour une rencontre-dédicace intitulée « Regards croisés », avec Charif Majdalani, sur le stand IFL/IFPO.
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