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Culture - Sortir À Beyrouth

Au théâtre, Zeina Daccache ouvre les malles de sa famille, et tout le Liban en sort

Dans « Zeina lebset khelkhala » (« Zeina a mis son bracelet de cheville »), l’artiste et Karim Chébli donnent à voir, au Monnot, une comédie douce-amère sur la perte et le poids du patriarcat.

Au théâtre, Zeina Daccache ouvre les malles de sa famille, et tout le Liban en sort

Zeina Daccache et Karim Chébli font revivre toute une famille, entre éclats de rire et blessures du deuil. Photo Dalia Khamissy

Certaines pertes survivent à l’enterrement. Elles s’installent dans le corps, serrent la gorge, pèsent au creux de l’estomac. Elles se nichent dans les vieux vêtements, les photographies, les papiers conservés, les phrases restées en suspens. On croit les avoir apprivoisées, jusqu’à ce qu’une odeur, un objet ou un nom nous ramènent à leur morsure.

C’est dans cet entre-deux, où les absents continuent d’occuper la vie, que se déploie Zeina lebset khelkhala (Zeina a mis son bracelet de cheville), de Zeina Daccache et Karim Chébli. D’abord ancré dans une histoire familiale très intime, le spectacle élargit peu à peu son horizon : le deuil y rencontre le poids des traditions, l’autorité masculine et cette comédie des apparences qui accompagne jusqu’à la mort.

Après avoir porté sur scène les récits des détenus et des personnes marginalisées, notamment dans Douze Libanais en colère et Shéhérazade, Zeina Daccache retourne cette fois le regard vers elle-même. Son histoire, son corps et sa mémoire deviennent la matière du théâtre. Avec Karim Chébli, elle en explore les blessures, mais aussi les zones de tendresse et d’absurdité.

Au départ, pourtant, les deux artistes voudraient monter un spectacle musical et dansé, s’affranchir des attaches familiales et communautaires, trouver leur voie entre le folklore et les modèles de Broadway. Mais les préparatifs déraillent. Les caisses s’ouvrent, les souvenirs débordent et le passé réclame sa place sur le plateau.

La scène devient alors une immense boîte à mémoire, rappelant les boîtes à images d’autrefois. Des malles surgissent des personnages, des chansons, des secrets, des rires et des larmes. Une caisse s’ouvre : voici le père. Un papier apparaît : voici l’avis de décès, les funérailles, le livret bancaire. Ce dernier raconte une autre dépossession, celle des économies d’un notaire aisé, englouties dans la crise financière. Mort après son déclenchement en 2019, le père laisse une famille qui ne peut même plus faire soigner la mère malade.


Quelques vêtements colorés, des plumes et des accessoires complètent ce décor de caisses. Les objets y ont la densité des vies qu’ils ont traversées. La maison que Zeina vend après la mort de son père subsiste dans ses vestiges : papiers, habits, dettes, plaisanteries, amours, habitudes et petits mensonges. À mesure qu’ils ressurgissent, c’est toute une famille, un village et une société qui reprennent corps.

Zeina Daccache puise dans son histoire familiale pour interroger le deuil et le poids des traditions. Photo Dalia Khamissy


Un père sans auréole

Le deuil du père occupe le centre du spectacle. Derrière lui affleure une perte plus ancienne : celle d’un frère, survenue dans l’enfance, à cet âge où se construisent les premiers attachements et où la douleur imprime durablement sa marque.

Zeina Daccache ne dresse pas de son père ce portrait édifiant que la mort inspire si volontiers au Liban. Elle lui rend ses contradictions, ses humeurs, ses relations et sa présence envahissante. Elle rappelle surtout son refus de reconnaître sa féminité : pour lui, elle est « la sœur des hommes », surnom repris par l’entourage, comme s’il ne pouvait se résoudre à avoir une fille.

Le spectacle trouve là une grande part de sa justesse. Dire adieu devient possible lorsqu’on accepte de se souvenir d’un être dans toute sa complexité : tendre et autoritaire, aimé et déroutant, drôle et parfois blessant. L’affection demeure, sans effacer ce qu’il a fait peser sur les siens.

La mort du frère ouvre une blessure différente. À sa disparition s’est ajouté le silence familial : cacher, écarter, tenir l’enfant à distance pour le protéger, avec l’espoir que l’absence serait moins douloureuse si elle n’était jamais nommée. Mais ce qui n’a pas été dit continue de travailler le corps et la mémoire.

La pièce rend au frère une place longtemps refusée dans le récit familial. Elle rappelle qu’il a vécu et qu’il appartient à cette histoire. Sur scène, ce souvenir intime devient aussi une mémoire partagée, accueillie par les spectateurs. Leurs larmes disent combien cette histoire rejoint les leurs.

Car le rire, constamment sollicité par la répartie et l’agilité des deux interprètes, laisse parfois le public désarmé devant l’émotion. Certains quittent la salle les yeux embués, touchés dans des blessures qu’ils croyaient enfouies. On retrouve ici la dimension thérapeutique du travail de Zeina Daccache : la représentation ouvre un espace où une douleur personnelle peut être reconnue par d’autres.


Deux interprètes, toute une famille

Zeina a mis son bracelet de cheville relève du théâtre autobiographique et du self-revelatory performance, qui fait de l’expérience de l’interprète la matière même du spectacle. Ce type de démarche risque toujours de se refermer sur la confession. Zeina Daccache échappe à cet écueil en donnant à son histoire des visages immédiatement familiers.

Nous les connaissons, ces visiteurs venus présenter leurs condoléances avec une anecdote déplacée, ces proches plus préoccupés par l’avis de décès que par le défunt, ces curieux qui s’enquièrent de l’héritage ou s’improvisent maîtres de cérémonie. Nous connaissons aussi cette surveillance exercée sur les femmes : comment se tiennent-elles ? Que portent-elles ? Ont-elles assez pleuré ? Peuvent-elles déjà reprendre goût à la vie ?

Avec deux comédiens et un décor dépouillé, le spectacle peuple ainsi la scène d’une foule. Le père, la mère, la secrétaire, la maîtresse, le locataire lié au milieu de la prostitution, les parents et les villageois passent d’un corps à l’autre avec une aisance remarquable. Une voix, une posture, un regard suffisent à faire apparaître quelqu’un.

L’entente entre Zeina Daccache et Karim Chébli donne à ces métamorphoses leur fluidité. En quelques secondes, chacun change de sexe, d’âge ou de place dans le récit, passant du témoin au protagoniste. Cette mobilité épouse le mouvement des souvenirs : les visages s’y superposent, une voix en appelle une autre, un geste ramène un être disparu depuis des décennies.

Une scène de « Zeina a mis son bracelet de cheville », où les souvenirs de famille prennent corps entre rires et larmes. Photo Dalia Khamissy


La comédie des condoléances

L’humour noir constitue l’un des ressorts les plus heureux du spectacle. Zeina Daccache et Karim Chébli trouvent dans les rites funéraires libanais une matière comique abondante : les apparences à sauver, les interventions intempestives, les calculs sociaux, les histoires d’argent et les tentatives de régenter le chagrin d’autrui.

Le rire surgit au milieu du deuil, puis conduit presque à notre insu vers la douleur. Cette oscillation touche juste parce qu’elle ressemble à l’expérience de la perte. Une plaisanterie du disparu peut nous faire rire entre deux sanglots ; une scène autrefois pénible devenir une anecdote que l’on aime raconter. La peine change de forme sans nécessairement disparaître.

À travers ces scènes, Zeina Daccache adresse une critique mordante à la société libanaise, au patriarcat et au poids de ses conventions. La crise bancaire traverse également le récit. Le spectacle dénonce l’alliance des banques et du pouvoir qui a privé les déposants de leurs économies, jusqu’à laisser des citoyens autrefois aisés sans moyens de se soigner.

Au milieu de ces contraintes, une femme tente de démêler ce qu’elle a choisi de ce que la famille et la société ont choisi pour elle. Le père devient alors plus qu’un être aimé dont il faut accepter la disparition : il incarne une autorité, des valeurs et une conception des rapports entre hommes et femmes qui continuent d’agir après sa mort.

La maturité du spectacle tient à la possibilité de regarder cet héritage sans renoncer à l’amour. La fille peut aimer son père et reconnaître les limites qu’il lui a imposées. Elle peut lui faire une place sans lui laisser toute la place.

Le tintement de la liberté

Le bracelet de cheville donne à cette reconquête son image la plus sensible. Petit bijou associé au corps, à la féminité et à la danse, il accompagne d’un son le mouvement de celle qui le porte. Lorsque Zeina le met, elle retrouve un corps longtemps défini par ses obligations : fille, sœur, gardienne de l’histoire familiale, artiste vouée aux souffrances des autres.

Une question finit par se faire entendre : que désire-t-elle, elle ? Après avoir porté les morts de sa famille et accompagné tant de détenus et de personnes opprimées, quelle place peut-elle accorder à sa propre joie ?

La danse apporte une réponse fragile, mais vivante. Elle permet de continuer avec les disparus, une fois leur souvenir remis à sa juste place. Le deuil qui absorbe toute l’existence finit par enfermer ; la mémoire peut aussi laisser du passage.

Ce dernier mouvement ouvre une perspective dans le parcours de Zeina Daccache. L’artiste, qui s’était distinguée à ses débuts dans des émissions comiques comme Bas mat watan, a depuis consacré une part essentielle de son travail aux prisons, aux traumatismes et aux marges. Peut-elle désormais faire de la joie et de la légèreté une matière théâtrale à part entière ? La danse lui offrira-t-elle un nouvel espace de création ?

La pièce laisse cette possibilité ouverte. Le bracelet tinte, le corps se remet en mouvement. Le passé demeure, mais son poids se déplace. Les morts peuvent enfin accompagner les vivants sans leur barrer le chemin.

Au théâtre Monnot, les 7, 8, 9, 10, 14 15, 16 et 21 octobre, à 20h30.

Certaines pertes survivent à l’enterrement. Elles s’installent dans le corps, serrent la gorge, pèsent au creux de l’estomac. Elles se nichent dans les vieux vêtements, les photographies, les papiers conservés, les phrases restées en suspens. On croit les avoir apprivoisées, jusqu’à ce qu’une odeur, un objet ou un nom nous ramènent à leur morsure.C’est dans cet entre-deux, où les absents continuent d’occuper la vie, que se déploie Zeina lebset khelkhala (Zeina a mis son bracelet de cheville), de Zeina Daccache et Karim Chébli. D’abord ancré dans une histoire familiale très intime, le spectacle élargit peu à peu son horizon : le deuil y rencontre le poids des traditions, l’autorité masculine et cette comédie des apparences qui accompagne jusqu’à la mort.Après avoir porté sur scène les récits des...
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