Sur scène, les participants d’un atelier de travail de Seenaryo font de leurs histoires singulières une aventure collective. Photo Nour Salman/Seenaryo
Ils seront cent sur scène, avec leurs voix, leurs histoires et leurs raisons de vouloir partir. Venus de différentes régions du Liban, de tous âges et de milieux divers, les participants de A Go Again se retrouveront les 3 et 4 octobre dans les jardins de Sioufi. Avec cette création collective, Seenaryo présente le dernier volet de ses « Voyages d’Ibn Battuta », un projet théâtral conçu pour son dixième anniversaire.
Du Royaume-Uni au Liban, en passant par la Jordanie, la Palestine et la Syrie, chacun des cinq pays a élaboré sa propre pièce, librement inspirée des périples du voyageur. Le chapitre libanais devait clore l’aventure au printemps dernier. La guerre en a décidé autrement : les répétitions ont été interrompues et le spectacle reporté. Il a fallu attendre août pour que la troupe principale se retrouve, bientôt rejointe par le chœur, le groupe d’expression corporelle et les enfants.
Reprendre supposait d’abord de pouvoir réunir tout le monde en sécurité. Pour Lama el-Amine, directrice artistique de Seenaryo et metteuse en scène du spectacle, cette responsabilité a longtemps pesé sur la décision.
« Pour être honnête, au début, je me disais : Est-ce qu’on va vraiment reprendre tout cela ? confie-t-elle à L’Orient-Le Jour. Imaginez : je travaille avec cent personnes. La sécurité passe avant tout. C’était ma plus grande inquiétude. »
Le théâtre au jardin
Lama el-Amine aurait pu choisir une salle. Elle tenait aux jardins de Sioufi, à cet espace partagé où le spectacle pourrait trouver sa place dans la vie du quartier.
« Je ne voulais vraiment pas le faire dans un théâtre, explique-t-elle. Je voulais réunir la communauté dans un lieu où elle se développe aussi. »
Cette volonté rejoint la démarche de Seenaryo : ouvrir la pratique théâtrale à des personnes qui n’y auraient pas nécessairement accès. Les cent participants se répartissent entre la troupe principale, le chœur, l’expression corporelle, les décors et le groupe d’enfants. Le spectacle se construit à partir de leurs contributions, faisant se rencontrer sur scène des générations et des expériences différentes.
« Le théâtre pour tous, résume la metteuse en scène. Nous retrouver au même endroit et partager un moment, malgré tout ce qui s’est passé dans le pays. »
Dans un Liban éprouvé, le simple fait de se rassembler prend à ses yeux une portée particulière. « Les responsables politiques n’ont pas réussi à réunir les gens. Le théâtre, lui, a pu le faire. »
Un visa pour nulle part
Au commencement de la pièce, un groupe partage un désir pressant : quitter le pays. Les raisons diffèrent – la guerre, le racisme, les discriminations –, mais tous espèrent trouver ailleurs la possibilité d’une autre vie. On leur promet alors un visa qui leur ouvrirait les portes du monde.
Encore faut-il l’obtenir. Le spectacle s’empare de l’absurdité administrative et la pousse jusqu’au burlesque. Pour constituer leur dossier, les candidats doivent fournir des justificatifs toujours plus invraisemblables : leurs dents de lait, voire les poils de leur chat. Sous le rire affleure une expérience bien connue, celle des démarches interminables et des exigences dont on peine à saisir le sens. « Nous tournons en dérision les démarches nécessaires pour obtenir ce visa Ibn Battuta », explique Lama el-Amine. Dans cette procédure fictive, une année de préparation est nécessaire avant même de pouvoir entrer.
Une fois à l’intérieur, les candidats sont pris dans un dispositif de plus en plus mécanique. Ils suivent des consignes, réagissent à des signaux lumineux, exécutent des mouvements. Personne ne leur explique ce qui se joue.
« Il n’y a aucune communication, dit-elle. Il n’y a rien d’humain là-dedans. » L’épreuve devient ensuite intime. Il leur faut répondre à des questions personnelles, livrer quelque chose d’eux-mêmes à un système qui connaît déjà les réponses. « Ils doivent jouer à un jeu et révéler quelque chose de très personnel, poursuit la metteuse en scène. Puis c’est le système qui décide. »
La liberté de voyager, hier et aujourd’hui
Au XIVe siècle, Ibn Battuta traversait les continents dans un monde où les déplacements n’étaient pas soumis aux régimes de visas et de passeports actuels. A Go Again part de cette liberté pour la confronter aux frontières d’aujourd’hui, aux dossiers à remplir et aux conditions qui déterminent qui peut partir et qui doit rester.
La question touche directement une partie des communautés engagées dans le projet. « La plupart des réfugiés ou des travailleurs migrants ne peuvent pas voyager », rappelle Lama el-Amine.
Les récits d’Ibn Battuta lui offrent aussi une autre perspective sur la région, à travers la richesse culturelle dont ils témoignent. « Il a écrit sur la richesse de notre culture, dit-elle. C’est aussi ce que j’essaie de rappeler dans la pièce : nous sommes arabes. »
Faire place à l’histoire de l’autre
Par son ampleur, le volet libanais se distingue des autres créations du projet, portées par des troupes plus restreintes. Mais pour Lama el-Amine, l’intérêt de réunir cent personnes tient surtout aux rencontres que ce travail rend possibles. Des participants qui ne se seraient peut-être jamais croisés apprennent à s’écouter, à faire une place au récit de l’autre.
« Mon histoire compte, mais celle de l’autre compte aussi, souligne-t-elle. C’est ce qui fait la force des projets collectifs. » Chacun arrive avec son parcours, ses attentes et son rapport au départ. La pièce fait entendre ces expériences au sein d’un même ensemble, dans lequel la metteuse en scène espère que les spectateurs se reconnaîtront. « Je veux que le public au Liban se dise : c’est aussi mon histoire, confie-t-elle. Je veux que les spectateurs comprennent que nous sommes tous ensemble et que nous vivons des réalités semblables. »
L’aventure s’achève ainsi au Liban, où Seenaryo a commencé son travail en 2015. Après des mois d’interruption, il a fallu réunir à nouveau les participants, reprendre les répétitions et retrouver l’élan du spectacle. Le titre, A Go Again, résonne aussi avec cette nécessité de recommencer.
Sur scène, pourtant, le recommencement prend une tournure plus inquiétante. Ceux qui se présentaient devant le système finissent par en devenir les rouages. D’autres arrivent déjà pour tenter leur chance.
« Ils deviennent eux-mêmes partie intégrante du système, explique Lama el-Amine. Et l’on voit le chœur et les enfants courir vers la scène pour déposer leur candidature, comme si c’était un cercle sans fin. »

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