Isabel Allende, portrait récent signé Lori Barra. Avec l'aimable autorisation de la romancière.
C’est un « chapitre » peu connu de la vie d’Isabel Allende. Dans les années 1950, alors qu’elle est encore adolescente, la future auteure de La maison des esprits – best-seller international dont l’adaptation cinématographique en 1993 avec Meryl Streep et Antonio Banderas consacre l’immense succès éditorial – a vécu deux ans au Liban, entre 14 et 16 ans.
Un séjour, aussi inattendu que méconnu, qui jette une lumière nouvelle sur le parcours de celle qui est aujourd’hui l’une des grandes figures de la littérature latino-américaine contemporaine.
Née en 1942, fille de l’ambassadeur chilien Tomás Allende Pesce et nièce de Salvador Allende, le président chilien renversé par le général Augusto Pinochet en 1973, Isabel Allende a connu une trajectoire marquée par l’exil. Journaliste engagée avant de devenir romancière, elle quitte le Chili en 1975, après le coup d’État, et trouve d’abord refuge au Venezuela, puis aux États-Unis, où elle vit depuis près de quarante ans, en Californie. C’est pourtant à Beyrouth, plusieurs décennies plus tôt, qu’un pan oublié de son histoire personnelle prend forme. Un épisode que cette immense plume littéraire, aujourd’hui âgée de 84 ans, livre en exclusivité aux lecteurs de L’Orient-Le Jour.

Tout commence par un coup de fil de l’ambassadeur du Chili au Liban, Marcos Correa. « Saviez-vous qu’Isabel Allende a un lien personnel avec le Liban ? » nous lance ce passionné d’archives qui aime exhumer les traces de liens anciens entre le Chili et le Liban. Il avait notamment révélé, il y a quelques mois dans ces mêmes colonnes, la relation épistolaire qu’avaient entretenus la poétesse chilienne Gabriela Mistral (1889-1957) avec le poète et philosophe libanais Gebran Khalil Gebran, dont il avait découvert des documents témoins conservés dans les archives de la Bibliothèque nationale du Chili.
Cette fois, il ne s’agissait pas d’archives, mais d’une piste susceptible de nous conduire sur les traces beyrouthines d’une légende vivante de la littérature mondiale. Une légende nommée Isabel Allende que Marcos Correa avait rencontrée en 1994, lors d’un déjeuner donné en son honneur par Ramón Huidobro, directeur du palais Septiembre, siège de l’Académie diplomatique du Chili, à l’occasion de la remise à la romancière de l’ordre du Mérite Gabriela Mistral, au grade de grand officier culturel. En recoupant ses souvenirs de cette rencontre avec des documents relatifs à l’histoire de l'ambassade de Chili au Liban, il découvre un lien familial et diplomatique pour le moins singulier : « Ramón Huidobro avait été consul et attaché commercial du Chili au Liban entre 1956 et 1958. Et sa famille qui l'avait accompagné durant cette période à Beyrouth comptait parmi ses membres sa belle-fille Isabel Allende, la fille d'un premier mariage de son épouse. »

La mention de ce séjour libanais, que l'on retrouve dans certaines biographies de la romancière, semble être largement passée sous les radars. Elle n’en avait, semble-t-il, jamais fait part dans ses interviews. Sauf qu’interrogée par Marcos Correa sur ses années libanaises, elle lui aurait confié les avoir « évoquées dans Paula, le seul de ses livres écrit à la première personne du singulier. Et pour cause, elle y relate l’histoire de sa famille et son propre parcours de vie sous la forme d’une longue lettre adressée à sa fille Paula, décédée des suites d’une maladie rare », rapporte le diplomate.
Il n’en fallait pas d’avantage pour éveiller notre curiosité et nous pousser à tenter de prendre contact avec Isabel Allende afin d’en apprendre un peu plus sur ce que le Liban avait laissé en elle.

L’entreprise n’était pas gagnée d’avance. Installée depuis près de quarante ans en Californie, la romancière aujourd’hui âgée de 84 ans est difficile à joindre et accorde peu d’interviews, nous prévient-on. Il faut croire que le sujet de notre sollicitation lui a plu, puisqu’une fois passées les barrières des éditeurs et secrétaires personnels, elle a accepté sans hésiter de répondre aux questions de L’Orient-Le Jour. En nous prévenant cependant que ses souvenirs vieux de 70 ans pouvaient être quelque peu floutés par le temps.
Ce serait notamment le cas pour l’adresse où elle pense avoir vécu à Beyrouth qui ne correspondrait pas exactement à celle que les recherches de l’ambassadeur Correa ont permis de retrouver. Selon les archives, la famille aurait résidé dans le quartier de Verdun, rue du Chili précisément, où se trouvaient alors le consulat et l’appartement du consul chilien, plutôt quue dans le secteur du Palais de justice (Adlieh), comme le suggère la romancière.
Mais qu’importe au fond ces imprécisions de la mémoire. Ce qui frappe dans ses réponses, c’est la vivacité avec laquelle ressurgissent certains visages, certaines scènes et certaines émotions. À travers ses souvenirs, c’est aussi un Beyrouth des années 1950 qui se dessine, avec ses codes, son urbanité singulière et ses premiers événements politiques… Mais aussi sa personnalité pétillante et le goût du récit qui ont façonné son œuvre. Il suffit pour s’en convaincre de lire ses réponses que nous vous livrons ici telles qu’elle nous les a confiées, sans autre intervention de notre part que leur traduction de l’anglais au français.
Chère Isabel Allende, racontez-nous comment vous vous êtes retrouvée à Beyrouth dans les années 1950 ?
Mon beau-père, Ramón Huidobro, était diplomate, chargé du consulat et des affaires chiliennes pour la région. Le bureau et notre résidence se trouvaient à Beyrouth, dans un immeuble moderne face au rond-point du quartier Adlieh/Badaro, un endroit central pendant la crise politique tumultueuse de 1958, qui avait poussé les marines américains à débarquer. Ils sont restés trois mois et j’ai donné mon premier baiser à l’un de ces très jeunes marines. Il sentait le chewing-gum et la cigarette. Je ne l’ai jamais oublié, même si cela n’avait rien à voir avec les baisers qu’on voit dans les films.
Quels souvenirs gardez-vous de cette ville et du Liban en général ?
Beyrouth était le Paris du Moyen-Orient, la plaque tournante des banques internationales, des bijouteries, des restaurants, de la mode, etc. La ville offrait un contraste fascinant entre bâtiments modernes et anciens ; mosquées, églises et synagogues ; Cadillac de luxe et chameaux dans les rues ; le bruit de la circulation, la musique arabe et l’appel à la prière. Du commerce partout ! À l’époque, les filles de mon âge n’avaient aucune vie sociale : nous n’avions pas le droit de sortir seules dans la rue, ni d’assister à aucune fête. Ma vie se limitait à la maison et à l’école. Parfois, nous allions à la plage (publique, NDLR) mais ce n’était pas une expérience agréable : il y avait très peu de femmes et elles étaient souvent harcelées. La baignade se pratiquait dans des clubs privés. Mais nous allions à une patinoire et au cinéma, bien qu’à l’époque, on y projetait peu de films pour enfants. Ma seule distraction était la lecture. Mon plus beau souvenir est d’avoir lu Les Mille et Une Nuits, un ouvrage censé être érotique et donc interdit pour moi, cachée dans le placard de mon beau-père avec une lampe de poche. Ce fut le début d’une passion pour les histoires qui allait durer toute ma vie.
Je fréquentais l’École britannique libanaise pour filles, située dans un magnifique bâtiment ottoman du quartier de Zokak el-Blatt. La directrice, Mlle Irene St. John, était mon héroïne. Elle était grande, mince, droite comme un i, imperturbable, stricte mais bienveillante. Je voulais lui ressembler, mais je n’en avais pas les atouts : j’étais petite et colérique. Nous commencions chaque journée par des prières ; toutes les religions étaient acceptées et la pratique spirituelle faisait partie du programme scolaire. Nous vivions selon des normes victoriennes, ce qui me semble absurde quand j’y repense aujourd'hui, mais j’adorais ça. Ma situation familiale était compliquée et pas très heureuse ; l’école m’apportait une structure, des règles claires, une sécurité et un code moral qui m’ont soutenue pendant 70 ans. Nous portions l’uniforme : une jupe plissée et un chemisier bleu clair ou blanc, ce que j’appréciais aussi car personne ne pouvait se mettre en avant. La vanité n’était pas de mise. Il y avait plusieurs élèves en internat, parmi lesquelles une belle jeune fille indienne appelée Shirley, aux longs cheveux et aux cils épais, qui a été retirée de l’école à quinze ans parce que ses parents lui avaient choisi un mari chez eux. Elle ne l’avait jamais rencontré, et il avait dix-huit ans de plus qu’elle. Ma meilleure amie était Elizabeth Greenfiel, qui vivait chez sa terrible demi-sœur. Elle a fini par s’installer au Canada, où elle vit depuis lors. Nous sommes restées amies jusqu’à aujourd’hui.
Cette « expérience libanaise » que vous avez vécue pendant votre jeunesse se reflète-t-elle dans l’un de vos livres ?
Dans mon troisième roman, Eva Luna, l’un des personnages est un marchand arabe, un immigrant musulman traditionnel, qui devient le protecteur de la jeune protagoniste, une figure paternelle. J’ai pu m’inspirer de beaucoup de ce que j’ai vu et appris au Liban pour développer ce personnage. Cette expérience libanaise a été très importante pour moi pendant mes années de formation, et je pense qu’elle influence mon écriture. Elle m’a appris à observer et à écouter attentivement, à être attentive à ce qui m’entoure, à percevoir le monde avec tous mes sens, et elle m’a transmis l’amour des histoires et des mots écrits.

