Un couple âgé partage ses souvenirs dans « Together », le documentaire de Fadia Ahmad consacré à la vie à deux. Photo fournie par la réalisatrice
Après quelques difficultés techniques, la salle s’obscurcit enfin. À l’écran, une femme âgée raconte sa vie. Anita a connu un premier mariage dans sa jeunesse. Bien des années plus tard, elle a rencontré Jean. Lui se souvient de l’instant où il l’a vue pour la première fois : une étincelle inexplicable, la certitude qu’elle était celle avec qui il voulait être. Le film s’ouvre ainsi sur deux souvenirs d’une même histoire d’amour.
Together, second long-métrage documentaire de la photographe et cinéaste libanaise Fadia Ahmad, est sorti en salle le 24 septembre au Grand Cinemas de l’ABC Achrafieh et de l’ABC Dbayé, après de premières projections à Beyrouth.
D’Anita et Jean, le film passe à d’autres couples, d’autres âges, d’autres épreuves. Maya et Georges se sont rencontrés pendant la guerre civile libanaise. Plus jeunes, Mira et Jude doivent composer avec le cancer de Mira, avec ce que la maladie bouleverse dans le quotidien et dans la vie à deux. Carmen, elle, raconte trois mariages et le parcours qui l’a conduite à comprendre qu’elle devait aussi apprendre à s’aimer elle-même. Des spécialistes interviennent au fil de ces récits pour éclairer certaines émotions et dynamiques, sans se substituer à la parole des personnes filmées.
« Je crois que tout est parti d’une curiosité très simple pour les gens. Je me suis toujours intéressée à ce qui existe sous la surface… au-delà de l’image que nous montrons, au-delà de ce que nous disons de nous-mêmes », confie Fadia Ahmad à L’Orient-Le Jour.

Peu à peu, cette curiosité l’a amenée vers une partie moins racontée des histoires d’amour : celle qui commence après les premiers élans. « On parle beaucoup du moment où l’on tombe amoureux, du début d’une relation, de la belle image d’un couple. Mais beaucoup moins de tout ce qui vient après… les compromis, les doutes, les silences, les changements, les moments où il faut se retrouver. »
C’est cet écart entre l’image de l’amour et l’expérience d’une vie partagée qu’elle a voulu explorer. « Dans un monde où l’on est plus dans le paraître que dans l’être, je voulais encourager la vulnérabilité et l’authenticité… inviter les gens à regarder en eux-mêmes. »
Le film avance d’une histoire à l’autre, sans chercher à désigner un couple exemplaire. Chacun arrive avec sa mémoire, ses habitudes, sa manière de traverser les difficultés.
Ce que disent les silences
Dans Together, les moments les plus éloquents ne sont pas toujours ceux où l’on parle. Une hésitation, un regard, une main tendue vers une autre disent parfois davantage qu’une explication.
« Pour moi, le silence est aussi un langage, observe Fadia Ahmad. Parfois, ce qu’une personne n’arrive pas à dire en révèle davantage que ce qu’elle parvient à formuler. » La cinéaste résiste donc à la tentation de commenter chaque échange. « Je voulais laisser aux spectateurs la place de ressentir, d’observer et, peut-être, de reconnaître quelque chose de leur propre vie dans ces moments-là. Oser aller en profondeur, sans rester à la surface. »

Lorsque les conversations deviennent plus intimes, la caméra demeure là, mais Fadia Ahmad veille à ne pas transformer la confidence en spectacle. Cette proximité s’est construite avant le tournage. « Une caméra ne peut pas vraiment créer la confiance. Celle-ci doit d’abord exister entre les personnes », dit-elle. Elle a pris le temps d’écouter les couples et de leur faire comprendre qu’elle ne cherchait pas à fabriquer l’image d’une relation parfaite.
« Leur réalité m’intéressait sincèrement. Je voulais leur offrir un espace… et faire en sorte que l’équipe et moi devenions parfois invisibles. Il y a eu des moments où j’avais l’impression que la caméra avait presque disparu et que j’assistais simplement à quelque chose de très personnel entre deux êtres. »
Ces instants imposent aussi de savoir s’arrêter. « Parfois, la chose la plus respectueuse à faire, c’est de ne pas interrompre. On laisse le moment exister. On ne force pas une question. On ne demande pas d’explication sous prétexte qu’on tourne un film. » Et tout ce qui a été confié ne doit pas nécessairement être montré. « Ce n’est pas parce qu’une personne vous a confié sa vulnérabilité qu’elle vous appartient », rappelle-t-elle. Certaines séquences pouvaient être fortes à l’image, mais ne lui semblaient pas justes à inclure.
Des histoires singulières, des émotions partagées
Maya et Georges appartiennent à une autre génération que Mira et Jude ; Carmen a suivi une tout autre route. Fadia Ahmad tient à ces différences. « Je ne voulais pas exposer les gens. Je voulais montrer l’humanité derrière l’image. »
Les circonstances de chaque vie restent singulières. Mais l’incertitude, l’attachement, la peur de perdre l’autre ou la difficulté à se comprendre peuvent résonner bien au-delà de ces couples. « Je ne veux pas que les spectateurs sortent en se disant : « Ce couple me ressemble. » Je préférerais qu’ils se disent : « J’ai déjà ressenti cela. » Parce que les histoires diffèrent, mais les émotions peuvent être incroyablement familières. »

À la fin du tournage, aucune histoire ne s’est détachée des autres dans son esprit. Ce qui lui reste, dit-elle, c’est la confiance reçue. « Ce ne sont pas des acteurs. Ils ne sont pas venus jouer leur relation devant moi. Ils m’ont ouvert la porte de leur vie réelle et, parfois, se sont montrés très vulnérables. Quand quelqu’un vous accorde une telle confiance, vous ne pouvez pas simplement vous en détourner une fois le tournage terminé. »
Le film a également déplacé son propre regard sur la vie à deux. « Être ensemble, ce n’est pas avoir toutes les réponses. C’est continuer à aller à la rencontre de l’autre, encore et encore, à mesure que nous changeons. Je crois que c’est l’une des choses que le film m’a apprises : l’amour ne consiste pas seulement à trouver la bonne personne. Il tient aussi à la manière dont nous choisissons d’être l’un avec l’autre… »
Together laisse au spectateur des conversations, des gestes, des désaccords, des souvenirs. À la sortie du cinéma, une affiche montre Anita et Jean sur une plage, côte à côte, face à la mer.