Une enfance paysanne à Jounieh, où ses parents vivent du produit de la terre. Un père qui le laisse orphelin à peine adolescent. Et puis la pauvreté et l’errance, deux ans durant, à tenter de gagner sa vie. La rébellion déjà, contre la langue française qui caractérise une certaine bourgeoisie chrétienne avec laquelle il a très tôt rompu les amarres, se tournant vers l’anglais comme on choisit son appartenance. Ce choix en dictera d’autres, à commencer par son refus d’adhérer durant la guerre au récit de son milieu. Cette liberté acquise à force de tourner le dos à tout ce que lui dicte son environnement façonnera son enfance et son adolescence au bord de la mer. Les longues journées entre sable et azur, plages et orangeraies, terrains vagues où se disputent des parties de foot mémorables, marqueront autant sa poésie que sa palette ou son amour des voitures mythiques. Avec les amis joyeux qui participent à ces grandes escapades, il échange les illustrés Marvel traduits en arabe, imprimés au Liban sans couleurs à part celles des couvertures : Superman, Tarzan, Little Lulu. Sa passion pour les bandes dessinées, les dessins animés, les westerns et les films d’action va développer son envie d’en faire lui-même, avec un sens de la dérision qui sera sa marque de fabrique.
La guerre va disperser les enfants de la plage et Charles va se retrouver seul, « poor lonesome cowboy » comme les héros de son imaginaire. Il a dix-sept ans quand il se réfugie dans l’écriture de poèmes, n’ayant personne à qui confier son désarroi. L’un de ces textes va trouver sa voie dans les pages culturelles du quotidien an-Nahar. Il l’avait envoyé au directeur de la publication, Chawki Abou Chakra, qui l’avait trouvé admirable. Deux recueils suivront, dûment édités par la maison attitrée du journal. Quand il rejoint les bancs de l’UL Fanar, en gestion puis en droit, il est effaré par la violence des étudiants, leurs cerveaux lavés par les chefs de guerre. Il se tourne vers la littérature anglaise. Entouré de filles, il vit alors en marge des conflits qui minent son pays, observateur pacifiste et navré. C’est l’époque où il se met à la prose, publiant des romans et nouvelles de la solitude, sombres et dystopiques.

Ce que signifie la vie heureuse
Le moment où il se met à la peinture reste flou. Sans doute cette pratique l’accompagne-t-elle depuis ses premières lectures de bandes dessinées. Sa patte leur est à l’évidence apparentée. Replié à Chypre depuis l’explosion au port de Beyrouth, le 4 août 2020, l’artiste, qui rejette son pays d’origine à cause de la violence endémique et l’impossibilité de réconciliation qui le lui rendent repoussant, va produire un opus pictural destiné à montrer à ses compatriotes ce que signifie la vie heureuse. Sur les plages de Nicosie, il renoue avec son enfance sereine passée à observer les levers de soleil, le rivage, les baigneurs et les crépuscules.
« Prenez votre boisson préférée et allez au bord de la mer en plein midi. Trouvez un coin de sable ombragé, à l’abri de la chaleur écrasante de l’été. Cherchez des couleurs, des lunettes de soleil ou un sourire. Cherchez le plaisir, la détente, les insouciants. Cherchez un bon moment et la douce possibilité de baisers juvéniles échangés derrière les rochers. Cherchez tout ce qui pourrait vous éloigner du cours morne des affaires du monde », note le commissaire de l’exposition, Wadih el-Haddad.

Une invitation au voyeurisme ?
Cette invitation au plaisir est un rendez-vous : « Trois heures de l’après-midi », titre de l’exposition. Mauvaise heure pour les UV vous dirait la faculté, mais patience, le soleil va commencer son déclin, la mer sera tiède, les vagues vont se calmer et leurs reflets deviendront hypnotiques pour les baigneurs repus de lumière et d’eau. Trois dans l’après-midi, un jeu de mots aussi sur la toile choisie pour l’affiche, trois Ève batifolant dans une crique, insouciantes des regards qui les épient peut-être. « Le poste de radio posé dans le sable vous invite à rester un moment à admirer le paysage », ajoute Haddad. C’est presque une invitation au voyeurisme : le paysage en question est peuplé de baigneurs à moitié nus, certains n’ayant même pas pris la peine de cacher leur nudité que le peintre censure pudiquement au feutre-masque. Son idée n’est pas tant d’exposer ses personnages au regard que de montrer l’insouciance et cette liberté du paradis originel où l’on ignorait encore le tabou de la nudité. Certaines peintures sont réalisées entre aquarelle et acrylique sur les pages jaunes d’un annuaire chypriote dont on devine en transparence les lettres grecques. Possibilité d’un contact ? D’un rendez-vous ? L’annuaire semble ici une promesse déjà comblée par la dimension d’un rêve en couleurs où s’étalent des corps lascifs et des postérieurs heureux, sous les jets d’eau des douches ou le tranquille va-et-vient des vagues. La peinture de Chahwan, protégé en son île des déboires des guerres, est d’une fraîcheur communicative.

Il est intéressant de noter que Charles Chahwan est par ailleurs le père de la remarquable bédéiste et artiste de rue Tracy Chahwan, auteure de Beirut, Bloody Beirut, illustratrice au New Yorker. Inspirée par l’esprit libéral de son père, son travail est marqué par l’énergie radicale et collaborative de la scène artistique de Beyrouth, où elle a travaillé activement avant de s’installer aux États-Unis en 2019.
* « Three in the afternoon », galerie Blue Rose, rue Schehadé, Achrafieh, de 15h à 20h, jusqu’au 11 octobre.