À l’issue de sa visite au vice-président du Conseil supérieur islamique chiite, cheikh Ali el-Khatib, le 8 septembre 2026, Michel Issa a cru devoir livrer aux chiites du Liban une leçon sur leurs responsabilités, leurs intérêts et, en filigrane, sur l’avenir qu’ils devraient souhaiter. Lorsqu’un ambassadeur étranger entreprend d’expliquer à une communauté libanaise ce qu’elle doit comprendre d’elle-même, il ne fait plus seulement de la diplomatie : il intervient dans nos équilibres internes.
Son Excellence alla plus loin : il se chargea de dire aux chiites ce qui était bon pour eux. Certains, selon lui, ne saisiraient ni leurs responsabilités ni leur propre intérêt. La nuance est délicieuse : le diplomate les comprend donc mieux qu’eux-mêmes, leurs devoirs, leurs peurs et, bientôt peut-être, l’emplacement de leurs meubles sous les décombres.
Puis vint la sollicitude : les États-Unis ne voudraient que leur bien et souhaiteraient les voir retourner au Sud. À ceci près que le Sud n’est pas une abstraction diplomatique : ce sont des villages frappés, des terres brûlées, des familles déplacées, des agriculteurs privés de leurs champs et des habitants vivant au rythme des drones. Avant de leur expliquer qu’ils doivent rentrer, encore faudrait-il qu’ils puissent y vivre en sécurité.
C’est ici que le discours révèle sa faiblesse politique. Ce qu’on appelle le « problème chiite » ne se réduit pas aux armes du Hezbollah. Pourquoi une partie de cette communauté continue-t-elle d’associer sa sécurité à une force armée parallèle ? La réponse ne réside pas seulement dans l’idéologie ou l’influence iranienne. Elle tient aussi à une mémoire de vulnérabilité et à une conviction tenace : l’État libanais n’est toujours pas en mesure, à lui seul, de protéger efficacement le Sud.
Or aucun État ne récupère le monopole de la force par injonction. Il le récupère lorsqu’il devient plus crédible que les forces qui l’ont concurrencé. Exiger le désarmement sans garantir la sécurité du territoire revient à demander à une population d’abandonner un instrument de protection avant de lui prouver que l’État peut le remplacer. La souveraineté ne se mesure pas seulement à l’obéissance des citoyens ; elle commence par la capacité de l’État à les défendre.
La communauté chiite est pourtant sommée de comprendre. Comprendre que ses villages sont frappés au nom de sa sécurité, que sa reconstruction peut attendre au nom de son avenir, et que la puissance qui arme Israël ne voudrait, au fond, que son bien. Voilà une singulière pédagogie géopolitique : subir, comprendre, remercier, puis acquiescer. Et si la démonstration ne convainc pas, ce n’est jamais elle que l’on interroge ; c’est le discernement de ceux qui la subissent.
L’impasse est là. On ne peut demander aux chiites de rompre avec la logique des armes tout en leur prouvant que le droit international, l’État libanais et les garanties diplomatiques ne suffisent pas à les protéger. On ne peut réclamer le monopole de la force par l’État tout en tolérant son impuissance face aux violations de son territoire. Et l’on ne peut invoquer la souveraineté pour désarmer le Hezbollah, puis retrouver le goût de la nuance lorsqu’il s’agit de la faire respecter face à Israël.
La solution ne réside ni dans l’humiliation d’une communauté ni dans la pérennisation des armes du Hezbollah. Elle consiste à faire disparaître les conditions qui donnent encore à ces armes leur raison d’être : un État crédible, une armée capable, des garanties sérieuses, la cessation des frappes israéliennes, le retrait de toute occupation, le retour des habitants, la reconstruction du Sud et une autorité publique qui ne s’évapore pas là où commence le danger.
C’est ici que Washington et Israël cessent d’être de simples observateurs. Les États-Unis disposent d’un levier considérable sur leur allié israélien. S’ils veulent convaincre les chiites que l’État libanais peut assurer leur sécurité, ils doivent contribuer à créer les conditions qui rendront cette conviction rationnelle. Armer Israël, le soutenir diplomatiquement, puis désigner les armes du Hezbollah comme l’unique obstacle à la souveraineté libanaise constitue une contradiction qu’aucune rhétorique ne peut masquer.
Alors, de grâce, Votre Excellence, adressez-vous aux chiites du Sud avec la même exigence que celle que vous réclamez d’eux. Avant de leur expliquer leur intérêt, contribuez à leur rendre leurs maisons, leurs terres et leur sécurité. Et puisque nous parlons de responsabilités, l’impunité aussi mérite d’être nommée et condamnée.
Permettez-moi enfin cette remarque, Monsieur : cette habitude de nous expliquer nos responsabilités, nos intérêts et jusqu’au sens de notre souveraineté commence sérieusement à « me » déranger. Non parce qu’elle est américaine, mais parce qu’elle est étrangère. L’ingérence de Washington ne m’est pas plus acceptable que celle de Téhéran, de Tel-Aviv ou de toute capitale qui considère encore le Liban comme un terrain d’influence plutôt que comme un État.
Car c’est peut-être là que votre discours blesse le plus : les malheurs du Sud semblent n’y occuper qu’une place secondaire. Les morts deviennent des chiffres, les maisons détruites un contexte, les terres brûlées une conséquence collatérale, les déplacés une variable diplomatique. Lorsqu’une population comprend que sa douleur pèse moins lourd que la discipline politique qu’on exige d’elle, elle n’entend plus une politique de paix : elle perçoit une hiérarchie des vies.
Stephen D. Krasner a donné à ce type de contradiction un nom devenu classique : la souveraineté comme « hypocrisie organisée », lorsque les normes proclamées cèdent devant les rapports de force. Le Liban connaît trop bien cette théorie. Depuis des décennies, il en est moins le lecteur que le cas pratique.
Mais la souveraineté ne consiste pas à choisir quelle puissance étrangère aura le privilège de s’ingérer dans nos affaires. Elle commence lorsque plus aucune ne le peut. Et elle ne se mesure pas seulement au nombre d’armes retirées aux Libanais, Excellence, mais aussi au nombre de bombes étrangères qui cessent de tomber sur eux.
Respectueusement.
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