Il y a une phrase qui devrait faire honte à toute une classe politique : au Liban, conduire n’est pas un acte banal de la vie quotidienne, c’est un problème. Pas un problème d’embouteillage seulement, pas un problème de congestion né d’un trop grand nombre de voitures sur trop peu de routes. Quelque chose de plus fondamental. Nous n’avons jamais construit l’architecture de base, civile ou physique, qui permet à chacun d’aller d’un point à un autre sans risquer une bagarre, une amende qui ne viendra jamais, ou des funérailles.
Dans tout pays qui se dit moderne, la conduite est un problème résolu. On apprend les règles une fois, l’infrastructure les fait respecter pour vous chaque jour, et on cesse d’y penser. Au Liban, on n’arrête jamais d’y penser, parce que rien d’extérieur ne pense à votre place. Aucun feu ne vous dit quand vous arrêter. Aucune ligne ne vous indique où finit votre voie. Aucun agent ne vous dit que ce que vous venez de faire est illégal. Il ne reste donc que les règles que chacun s’invente, virage après virage, instant après instant. Ce qui revient à dire qu’il n’y a aucune règle du tout.
Il vaut la peine de le demander franchement : pourquoi aucun gouvernement ne s’est-il jamais attaqué à ce problème ? La réponse honnête est que la circulation ne correspond pas à la logique qui régit la politique libanaise. Elle n’est rattachée à aucune communauté, elle n’est le socle d’aucun réseau clientéliste. Réparer des feux de circulation n’achète pas de loyauté comme le fait un poste dans un ministère. C’est exactement le genre de problème peu coûteux, technique, apolitique qu’un État qui fonctionne réglerait en un seul exercice budgétaire, et exactement le genre qu’un État clientéliste n’a aucun intérêt à traiter. Ici, la négligence n’est pas un accident. C’est l’absence de tout acteur qui tirerait un bénéfice à faire ce travail.
On dit souvent que le Liban ressemble à une jungle. Mais cette comparaison est généreuse envers nous et injuste envers les jungles. Même une jungle fonctionne selon des règles : territoire, hiérarchie, instinct affûté par les conséquences. Ce que nous avons sur la route compte encore moins de règles que cela : un espace où le plus gros moteur, les vitres les plus teintées et le klaxon le plus agressif l’emportent, et où le seul véritable moyen de dissuasion est la peur d’un pare-chocs rayé, pas la loi.
Prenez le volant, et la journée commence par une confrontation à bas bruit qui ne faiblit que rarement. Chaque intersection sans feu en état de marche devient une négociation avec des inconnus, tranchée par l’audace plutôt que par la priorité. Chaque route sans marquage devient une dispute pour savoir qui « a vraiment » la voie. Même le sens unique n’a plus de sens ! Ce n’est pas une exagération à but rhétorique, c’est l’expérience quotidienne de quiconque conduit, dès l’instant où la clé tourne dans le contact.
Et voici ce qui devrait nous inquiéter le plus : les citoyens ont été laissés à eux-mêmes pour gérer tout cela. Il n’y a pas de présence policière assez dense pour peser, pas d’application constante des règles sur laquelle s’appuyer. Alors nous faisons ce que fait tout groupe de personnes face à l’absence de système – nous improvisons, nous jurons, nous klaxonnons, et parfois nous sortons de la voiture. Nous nous sommes en pratique auto-désignés agents, sans formation, sans autorité, et sans le calme qu’un véritable système apporterait. C’est épuisant d’une manière qui n’a rien à voir avec la distance ou la durée. On peut rester dix minutes dans les embouteillages au Liban et arriver plus épuisé qu’après une heure sur une autoroute bien gérée à l’étranger.
Ce qui rend la situation véritablement absurde, c’est l’échelle. Le Liban n’est pas un vaste État fédéral. C’est un petit pays. On pourrait repenser la circulation au cœur de Beyrouth, installer des feux aux pires intersections et repeindre le marquage des voies en une seule année budgétaire. Que ces éléments de base n’existent pas ici n’est pas une question de taille ou de coût. C’est une question de volonté.
Nous n’avons pas de signalisation adéquate. Nous n’avons pas de feux de circulation en état de marche à la plupart des intersections. Nous n’avons pas de routes avec un marquage des voies visible. Les voitures se garent où bon semble au conducteur, au point que des rues et des trottoirs entiers font office de parkings officieux. Et le permis censé certifier qu’une personne est apte à conduire est, en pratique, presque une formalité délivrée.
Le résultat est prévisible, et il se manifeste chaque année par un bilan croissant de morts et de blessés qui est rapporté, pleuré, puis oublié jusqu’au suivant. Rien de tout cela n’est une fatalité. C’est le coût accumulé de décennies durant lesquelles l’État a jugé cet échec particulier tolérable.
Ce qui rend cette négligence si difficile à justifier, c’est que le remède n’est ni coûteux ni compliqué.
Cela devrait commencer par une campagne de sensibilisation quotidienne, intensive, qui enseigne réellement aux conducteurs actuels les bases : comportement, priorité, signification des signaux, obligations, etc., ainsi que les sanctions encourues en cas de non-respect.
Cette étape peut durer six mois (elle sera ensuite répétée à intervalles réguliers), date à partir de laquelle la loi sera strictement appliquée.
Pendant ce temps, les étapes suivantes seront entreprises au cours des six mois de sensibilisation : former les agents de la circulation et donner à cette gendarmerie les moyens d’agir, en lui accordant l’autorité, le soutien et la constance nécessaires pour réellement infliger des sanctions et les faire respecter.
Dans une troisième étape, installer et réparer les feux de circulation, repenser la circulation aux pires carrefours, mettre en place une signalisation routière et un marquage des voies cohérents et standardisés dans Beyrouth, puis mettre ce plan à exécution dans de nouvelles régions, en couvrant progressivement l’ensemble du Liban.
Et enfin, le permis de conduire dans de réelles conditions, avec un examen qui écarte les conducteurs qui ne connaissent pas les règles.
Rien de tout cela ne requiert un miracle ni un plan de sauvetage étranger. Cela requiert un État qui décide que conduire devrait, enfin, être une chose simple et non un test de nerfs quotidien.
Tant que cette décision ne sera pas prise, nous continuerons à compter les victimes, à nous maudire les uns les autres à chaque intersection, et à appeler « jungle » un système en ruine, alors qu’en vérité il exige moins de nous qu’une jungle ne l’exigerait jamais.
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