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Le mystère pour linceul

Les Libanais de toutes appartenances ont pour point commun de cultiver scrupuleusement le souvenir de leurs morts, et plus particulièrement des plus illustres de ceux-ci. D’autant plus surchargé s’en trouve le calendrier des commémorations, puisque chaque communauté a ses héros et martyrs bien à elle.

Mais cet admirable attachement au rituel va-t-il toujours jusqu’à la stricte fidélité à l’héritage laissé par les grands disparus ? Et surtout, le persistant voile de mystère qui continue d’entourer la paternité réelle, indiscutable, des nombreux assassinats politiques qui ont endeuillé notre pays peut-il n’être que le fait du hasard ? Ce voile devenu au fil des décennies lourde chape de plomb ne relève-t-il pas plutôt d’un tacite refus consensuel d’aller plus loin – trop loin peut-être – dans la recherche de la vérité, de peur qu’elle ne mène à des situations encore plus délicates et même explosives ?

L’imam Moussa Sadr disparu, littéralement volatilisé, en 1978 avec ses deux compagnons alors qu’il effectuait une visite officielle en Libye fut l’homme du réveil chiite au Liban. C’est lui qui mit fin au féodalisme politique des grands propriétaires terriens, qui exigea une pleine sollicitude de l’État envers une communauté qu’il qualifiait de déshéritée. Bien que prônant le dialogue intercommunautaire, il avait cédé à la sinistre mode des milices armées instaurée par la guerre du Liban en dotant son mouvement Amal d’un bras militaire – mesure temporaire, assurait-il, mais qui dure encore. L’imam ne manquait pas cependant d’ennemis du dehors. À commencer, de toute évidence, par son hôte Kadhafi, lequel, selon la plus courante des hypothèses, aurait accédé aux souhaits d’une tierce partie en attirant chez lui la victime désignée, quitte à violer les règles sacro-saintes de l’hospitalité arabe.


Là se bousculent les suspects : le chah d’Iran entrant en fin de règne et qui voyait en Sadr un Khomeyni avant l’heure ?

Israël qui s’alarmait d’un début de radicalisation de la population chiite à sa frontière nord ? L’OLP et avec elle la Syrie, inquiètes au contraire des sentiments antipalestiniens que suscitait au sein de cette population la meurtrière spirale de violence au Liban-Sud pris entre l’enclume des fedayin et le marteau israélien ? Soit dit en passant, n’est-ce pas d’ailleurs le même et lancinant ras-le-bol qui, près d’un demi-siècle plus tard, ne cesse de prendre de l’ampleur au sein de cette même communauté sacrifiée cette fois sur l’autel des ambitions iraniennes ?

La cérémonie du 31 août aura été l’occasion pour Nabih Berry, président de l’Assemblée et lointain successeur de Sadre, de tracer d’intransgressibles lignes rouges, dont la paix civile et la sacralité de l’armée ; mais elle n’aura rien apporté de neuf sur l’affaire de l’imam. Car à la grande colère des familles des trois disparus, l’enquête n’a pas fini de piétiner. La Libye postrévolutionnaire continue d’interdire l’accès à ses archives, et il en va de même bien sûr pour les suspects cités plus haut. À l’hermétisme des placards à squelettes s’ajoute celui des diplomaties internationales tenues à d’autres priorités ; mais aussi, pour lesdites familles, l’apparente résignation des héritiers politiques de l’imam qui se borneraient à en instrumentaliser le message à des fins politiques.


De résignation à conspiration du silence, il n’y a qu’un pas. Et si les adeptes du complotisme ne sont pas seuls hélas à le franchir, c’est parce que trop d’assassinats politiques n’ont été que partiellement traités, ou alors classés. Non moins coupable que celui qui a tué est pourtant la partie qui a ordonné de tuer. Ainsi le Tribunal spécial pour le Liban saisi du meurtre de Rafic Hariri et de 21 autres personnes a bien désigné des membres du Hezbollah comme responsables de l’effroyable attentat de 2005, et il les a condamnés par contumace. Mais il n’a pas mis en cause le Hezbollah, et encore moins les commanditaires du Hezbollah. Au Liban même, une longue liste d’agressions fatales contre des personnalités politiques, leaders d’opinion et intellectuels contestataires attend encore d’être dépoussiérée, comme si la patine des années pouvait réussir à oblitérer le crime. Le public en vient même à se demander si une tuerie de masse aussi monstrueuse que celle provoquée il y a six ans déjà par les explosions dans le port de Beyrouth n’est pas vouée à errer indéfiniment, elle aussi, dans les limbes du temps.

Vivantes et même vivaces demeurent néanmoins les mémoires. Dès lors, ce n’est pas en déniant toute justice aux victimes – en les enterrant une seconde fois – que l’on peut espérer reconstruire et l’État et l’unité nationale.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Les Libanais de toutes appartenances ont pour point commun de cultiver scrupuleusement le souvenir de leurs morts, et plus particulièrement des plus illustres de ceux-ci. D’autant plus surchargé s’en trouve le calendrier des commémorations, puisque chaque communauté a ses héros et martyrs bien à elle. Mais cet admirable attachement au rituel va-t-il toujours jusqu’à la stricte fidélité à l’héritage laissé par les grands disparus ? Et surtout, le persistant voile de mystère qui continue d’entourer la paternité réelle, indiscutable, des nombreux assassinats politiques qui ont endeuillé notre pays peut-il n’être que le fait du hasard ? Ce voile devenu au fil des décennies lourde chape de plomb ne relève-t-il pas plutôt d’un tacite refus consensuel d’aller plus loin – trop loin peut-être – dans la...