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Hontes de la folie ordinaire


Non mais tu ne t’es pas vu, enfoiré ? Il serait beaucoup trop facile de renvoyer en boomerang à Benjamin Netanyahu, et aux extrémistes qui l’entourent, le qualificatif de sauvages qu’il vient de décerner aux dirigeants iraniens. Il serait tout aussi superflu de rappeler que les atrocités de masse commises à Gaza ont valu au Premier ministre d’Israël des accusations de génocide que la Cour internationale de justice a d’ailleurs retenues sous forme de graves soupçons. Et puis ce n’est certes pas voler au secours du régime de Téhéran que de dénoncer une dérive dépassant de loin la peu engageante personne de Bibi pour revêtir une dimension quasiment planétaire.

D’un monde fou, fou, fou, nous sommes passés aux torpeurs et infamies de la folie ordinaire ; celle-ci est désormais omniprésente, elle fait partie intégrante du paysage géopolitique. Les bien-nommés garde-fous que pouvait encore aligner l’ordre international ont volé en éclats avec les très personnelles démonstrations de puissance et la pitoyable marginalisation de l’ONU. La prolifération des guerres, avec leur cortège de pertes civiles et de déplacements de populations, n’a pas seulement eu sur l’humanité un désastreux effet d’accoutumance à la violence. Elle a transposé la sauvagerie des champs de bataille au jargon politique, à la phraséologie diplomatique, finissant par banaliser dans la foulée les plus choquantes des outrances verbales. Netanyahu, par exemple, a déjà traité de sauvages les Palestiniens de Gaza. Pour ce qui est des Iraniens toutefois, il aura été devancé par Donald Trump qui les a traités d’ordures, de gens malades. Joignant la gestuelle à l’engueulade, l’humiliation à l’insulte, le chef de la première superpuissance mondiale a même administré à son hôte ukrainien, Zelensky, une séance de torture télévisée aussi barbare qu’inédite.

L’opinion publique en vient ainsi à s’habituer à l’inacceptable, et peu importe qu’elle s’en indigne ou non. La raison du plus fort – et son corollaire, l’oraison pour le plus mort – s’affirme non plus seulement sur le terrain, mais par la parole. De telles dérives, la psychologie classique les explique par la volonté de diaboliser l’adversaire, de le déshumaniser en le rabaissant au rang d’animal ou de monstre ; de la sorte se trouveraient légitimées toutes les furies militaires et les férocités oratoires que l’on déverse sur lui. Mais que viennent à manquer les indispensables critères de justice et de crédibilité, et la sauvagerie cesse d’être l’apanage d’un seul camp ; les prétendus pourfendeurs de brutes se posent dès lors en brutes encore plus sombres.

Pour avoir longtemps souffert des ingérences iraniennes dans leurs affaires, la plupart des Libanais laisseront volontiers à la République islamique le soin de se défendre comme elle peut contre les invectives et menaces guerrières d’Israël : et aussi contre les délirantes ambitions impériales de Trump qui, après avoir convoité Gaza, l’Islande et le Groenland, veut maintenant s’approprier le détroit d’Ormuz. C’est bien vrai que nous avons trop à faire chez nous. Au fil des décennies, notre minuscule pays est devenu le réceptacle et l’arène de tous les égarements politico-religieux de la région. L’Iran y a ancré une idéologie armée théoriquement axée sur la lutte pour la libération de Jérusalem, mais visant en réalité à la captation d’un Liban dont la nature multiconfessionnelle est sa raison d’être. Même affaiblie, la République islamique se cramponne encore à l’otage libanais en interdisant tout désarmement de sa créature, le Hezbollah. De son côté, et sous couvert d’élimination de la milice, c’est à la désertification du Liban-Sud qu’œuvre visiblement Israël en le dépeuplant à coups de bombes, en détruisant méthodiquement habitations, champs, vergers, en allant même jusqu’à calciner le sol. Si ce n’est pas de la sauvagerie pure que tout cela, qu’on nous dise alors de quoi il en retourne…

Quand folie des grandeurs et soif de conquêtes militaires vont bras dessus, bras dessous ; quand l’hystérie de l’insulte pollue les réseaux sociaux ; quand les crimes de guerre ne suscitent guère davantage que les regrets compassés des gouvernements, même les plus démocratiques, c’est sur des sociétés entières que rejaillit la honte.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

Non mais tu ne t’es pas vu, enfoiré ? Il serait beaucoup trop facile de renvoyer en boomerang à Benjamin Netanyahu, et aux extrémistes qui l’entourent, le qualificatif de sauvages qu’il vient de décerner aux dirigeants iraniens. Il serait tout aussi superflu de rappeler que les atrocités de masse commises à Gaza ont valu au Premier ministre d’Israël des accusations de génocide que la Cour internationale de justice a d’ailleurs retenues sous forme de graves soupçons. Et puis ce n’est certes pas voler au secours du régime de Téhéran que de dénoncer une dérive dépassant de loin la peu engageante personne de Bibi pour revêtir une dimension quasiment planétaire.D’un monde fou, fou, fou, nous sommes passés aux torpeurs et infamies de la folie ordinaire ; celle-ci est désormais omniprésente, elle fait partie...