Il faut parfois savoir appeler les choses par leur nom. Et ce qui vient de se passer avec l’ancien ambassadeur iranien au Liban mérite mieux qu’un langage diplomatique soigneusement aseptisé.
Mohammad Reza Chibani avait été déclaré persona non grata par les autorités libanaises. Son agrément avait été retiré et il lui avait été demandé de quitter le territoire : une décision souveraine, claire, assumée.
Et pourtant, quelques mois plus tard, le voilà toujours au Liban. Non plus comme ambassadeur, certes. Mais comme résident.
Il aura donc suffi de changer le statut administratif de l’intéressé pour contourner, dans les faits, la portée politique de la décision initiale.
On pourra appeler cela une subtilité juridique. Pour ma part, j’y vois surtout un subterfuge.
Car le véritable sujet n’est pas de savoir sous quel intitulé Mohammad Reza Chibani séjourne au Liban. Le véritable sujet est beaucoup plus grave : que vaut une décision souveraine de l’État libanais si l’on peut en neutraliser les effets par un simple changement de statut ?
La souveraineté ne se joue pas sur les mots. Il faut être précis : il ne s’agit pas ici de remettre en cause les relations entre le Liban et l’Iran. L’Iran est un État avec lequel le Liban a des relations diplomatiques. Il a parfaitement le droit d’avoir une ambassade à Beyrouth et d’y nommer un représentant.
Mais il existe une règle élémentaire dans les relations entre États : chaque État doit pouvoir décider qui il accepte comme représentant diplomatique sur son territoire.
Le Liban avait pris cette décision. Elle pouvait plaire ou déplaire à Téhéran. Elle pouvait être contestée politiquement. Elle pouvait même susciter une crise diplomatique.
Mais elle devait être respectée.
Or, en permettant finalement à l’intéressé de rester sur le territoire sous un autre statut, on donne l’impression que la décision libanaise peut être respectée dans la forme tout en étant contournée dans son esprit.
Et c’est précisément là que le bât blesse.
Le précédent est plus dangereux que l’affaire elle-même
Ce qui m’inquiète le plus n’est pas le sort personnel d’un ancien ambassadeur. C’est le précédent que cette affaire pourrait créer.
Car si demain un autre État déclare un diplomate persona non grata, suffira-t-il de lui retirer son statut diplomatique pour lui permettre de rester comme simple résident ?
Si tel est le cas, à quoi sert réellement la décision de persona non grata ? On ne peut pas simultanément défendre l’autorité de l’État et organiser soi-même les moyens de contourner cette autorité.
Un État de droit ne peut pas fonctionner selon le principe : la décision est prise, mais nous allons trouver un moyen de ne pas vraiment l’appliquer.
Ce genre de pratique ne renforce pas l’État. Elle le fragilise. Et le Liban n’a vraiment pas besoin de cela.
Depuis des années, nous répétons que le Liban doit retrouver sa souveraineté.
Nous demandons à la communauté internationale de soutenir ses institutions, son armée, son gouvernement et son administration.
Nous affirmons vouloir un État capable de décider seul de sa politique étrangère et de faire respecter son autorité sur l’ensemble de son territoire.
Très bien. Mais la souveraineté ne se proclame pas. Elle se démontre.
Elle se démontre précisément lorsque la décision prise dérange une puissance étrangère.
Elle se démontre lorsqu’un gouvernement accepte d’assumer les conséquences d’un « non ».
Et elle se démontre surtout lorsqu’il applique ses propres décisions avec la même rigueur à l’égard de tous.
Le Liban ne peut pas réclamer le respect de sa souveraineté lorsqu’il est question d’Israël, de la Syrie, de l’Iran ou de n’importe quelle autre puissance, puis donner lui-même le sentiment que cette souveraineté devient négociable lorsque la pression politique devient trop forte.
Ce signal envoyé à la communauté internationale est désastreux. Le monde extérieur ne regarde pas seulement ce que Beyrouth dit. Il regarde ce que Beyrouth fait.
Et ce qu’il voit aujourd’hui peut malheureusement être interprété de manière très simple : le Liban prend des décisions souveraines, puis cherche lui-même les moyens de les contourner.
Ce n’est pas ainsi que l’on reconstruit la crédibilité d’un État.
Ce n’est pas ainsi que l’on convainc nos partenaires que le Liban est capable de tourner la page de décennies durant lesquelles les intérêts de puissances étrangères ont trop souvent pesé sur ses décisions.
Et ce n’est certainement pas ainsi que l’on rétablit la confiance des Libanais eux-mêmes dans leurs institutions.
Car la question fondamentale demeure. Qui décide au Liban ?
Si une décision gouvernementale peut être prise puis neutralisée par un arrangement administratif, alors le problème dépasse largement le cas de cet ambassadeur. Il touche à la crédibilité même de l’État.
Il est temps de choisir. Le Liban ne peut pas être souverain à temps partiel. Il ne peut pas demander aux autres de respecter ses décisions tout en acceptant qu’elles soient contournées chez lui. Il ne peut pas parler d’État de droit tout en tolérant que la forme juridique serve à vider une décision politique de sa substance.
Et surtout, il ne peut pas continuer à demander au monde de croire en sa capacité à redevenir un État pleinement souverain tout en donnant périodiquement l’impression qu’il n’ose pas aller au bout de ses propres décisions.
La souveraineté n’est pas une faveur que les grandes puissances accordent au Liban. Elle est une responsabilité que les Libanais doivent eux-mêmes avoir le courage d’exercer.
Cela me rappelle finalement la fable du Loup et de l’Agneau. Le loup cherche successivement différents prétextes pour justifier ce qu’il a déjà décidé de faire. Les arguments ne servent plus qu’à habiller une volonté préexistante.
Ici, on n’a peut-être pas changé la réalité ; on a simplement changé son habillage administratif.
Et c’est précisément ce qui devrait nous inquiéter.
Car lorsqu’un État commence à confondre le respect de la règle avec l’art de contourner ses propres décisions, ce n’est plus seulement son autorité qui vacille : c’est sa souveraineté elle-même.
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