J’avais toujours aimé la ville, son agitation, ses lumières, son anonymat et cette sensation réconfortante que tout est à portée de main.
Puis petit à petit mes certitudes de bitume se sont effacées et j’ai commencé à accompagner mon mari à son village d’enfance, chaque week-end d’abord, puis de plus en plus souvent. J’étais curieuse de découvrir ses repères, ses souvenirs et tout ce qui avait contribué à faire de lui l’homme qu’il est aujourd’hui.
Au fur et à mesure qu’on se rapproche du village, je le regarde se détendre et redevenir le petit garçon qu’il avait dû être. Il me raconte l’époque où sa maman l’envoyait faire des courses à la petite épicerie de jeddo Aoun. Il s’attardait, captivé devant les énormes bocaux transparents remplis de mille bonbons de toutes les couleurs.
Il regardait ensuite, fasciné, le grand cahier de comptes aux pages jaunies où jeddo enregistrait méticuleusement, avec une calligraphie impeccable, les emplettes qui seront réglées à la fin du mois.
Il rit au souvenir des longues balades à bicyclette quand, lâchant le guidon, les bras en l’air, ivre de liberté, il pédalait de plus en plus vite, jusqu’au dérapage inévitable et aux genoux écorchés qu’il revenait soigner auprès de tante Margot à la nuit tombée. Il revoit les promenades au crépuscule. Tout le monde se connaissait et se saluait chaleureusement. Chaque ruelle avait son histoire et chaque emplacement un nom poétique dont l’origine était parfois un mystère mais qu’on continue à murmurer en se demandant qui a bien pu les baptiser ainsi : Hakel el-delbé, Mrah el-ghanam, Wadi el-aazer et bien d’autres. Personne n’hésitait à cueillir des figues ou une grappe de raisin au passage.
Il sourit en pensant aux jours de retraite avant le baccalauréat avec les copains. La sensation incomparable d’être libre, loin des parents. Les anecdotes, les éclats de rire, les premières bières et les premières amours.
En septembre, c’était le rituel de la moisson des pommes. Toute la famille, oncles, tantes, cousins et cousines, participait dans un tableau de vie célébrant la fin de l’été.
On alignait les caisses en bois brut entre les arbres lourdement chargés. Chaque pomme cueillie était soigneusement enveloppée dans un papier et déposée dans le cageot, côte à côte avec les autres, formant des rangées parfaites. On travaillait laborieusement avec une discipline rigoureuse jusqu’à ce qu’un cousin espiègle ne lance une pomme avariée sur l’un d’entre eux. Tout le sérieux s’évaporait alors et la contre-attaque était immédiate! Les pommes pourries fusaient de partout, sifflant au-dessus des têtes comme des projectiles, déclenchant une bataille acharnée qui laissait tout le monde hilare.
Arrivés à la maison, on s’installe dans le jardin ou sur la stayha pour s’imprégner de la douceur de vivre. Les tensions accumulées se dissipent, les épaules se détendent et les mâchoires se desserrent. Le temps s’efface, le tumulte du monde extérieur disparaît, on se sent juste bien... C’est un sentiment de sécurité, de retour à soi. On déguste religieusement un café. Le silence est dense... presque palpable, un silence sacré. Un silence où l’âme se recueille et se fortifie.
Le jour décline et la lumière dorée du soleil déploie son voile pourpre sur les collines de pins verdoyants. Le chant régulier des cigales rythme les battements des cœurs.
Le bruissement cristallin d’une source proche est un souffle de fraîcheur invitant à fermer les yeux et à s’assoupir un moment.
Une délicieuse odeur de pignons grillés et de résine flotte dans l’air.
Le ciel s’embrase d’un dernier éclat. Quelques oiseaux retardataires s’élancent à l’horizon dans un vol gracieux.
Le ciel est maintenant constellé d’un millier d’étoiles. Les maisons s’illuminent sans bruit. Les cigales ralentissent leur concert puis finissent par se taire, intimidées par la lune majestueuse. Un vent frais se glisse entre les branches des arbres et nous effleure avec la douceur d’un châle en soie.
Mon mari me serre la main, nous avons l’impression de toucher du doigt l’éternité. Les questions existentielles n’existent plus. Le passé et le futur s’annulent pour laisser place à un présent infini. Nous savourons la simple beauté d’être là et la certitude d’être à notre place.
Un frisson me parcourt. Les racines de ce village s’immiscent dans mes veines.
Je suis enfin chez moi.
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