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Culture - Théâtre

Sur la scène du Monnot, l'ultime (et cocasse) duel de l'homme et de la machine

« Pour public averti » (Mich lal kil) est une pièce qui fera date dans les annales des planches régionales, ne serait-ce que par sa thématique pionnière : l’ascendant croissant de l’IA et des androïdes sur le genre humain et leur impact sur la gouvernance et la citoyenneté du futur.

Sur la scène du Monnot, l'ultime (et cocasse) duel de l'homme et de la machine

Le doux Élie Mitri et l’humoriste Nour Hajjar empêtrés dans une situation administrative dans « Mich lal kil ». Photo Nour Chebli

Il faut imaginer Sara Abdo, sa sensibilité à fleur de peau, son jeu tendu, sa présence intense, habitée par un humanoïde qui dicte ses ordres à partir d’un algorithme installé dans son système. Il faut imaginer le doux Élie Mitri et l’humoriste Nour Hajjar empêtrés dans une situation administrative – surréaliste comme l’est communément ce genre de situation – à laquelle la robotisation des démarches rajoute une couche d’absurde et de désespoir. Si leur requête n’a pas d’importance en soi, la dimension dramatique de leur jeu est intensifiée par une batterie de tests bizarres que leur fait subir une voix électronique tout à coup personnifiée dans une femme qui affirme ne pas avoir de genre.

Par le truchement de Sara Abdo, l’algorithme va aborder, d’épreuve en épreuve, toutes les vulnérabilités des deux hommes, les mettant littéralement à nu pour, au final, s’approprier ce qui lui manque : une sensibilité humaine. Une démarche qui a l’air simple se transforme en cauchemar, dès lors que Nour Hajjar, rebelle, refuse d’obtempérer, retardant la fin de l’épreuve qu’Élie Mitri, impatient mais résigné, veut à tout prix accélérer. Il leur faudra repasser en direct un examen d’urine déjà effectué un mois plus tôt, mais c’est pour mieux permettre à l’humanoïde de comprendre la mécanique du geste.

Au fil de la pièce, les deux comédiens devront mettre à plat leur intimité, le robot faisant comprendre au personnage d’Élie Mitri, entre autres, que l’éjaculation précoce n’est pas une performance mais une frustration pour leur partenaire, changer les couches d’un bébé sans tête et découvrir qu’ils ne possèdent pas la méthode de ce processus qui a l’air pourtant simple. Ce qui est ici mis en question est l’impréparation pour la parentalité sur laquelle le robot, bien informé, se permet d’ironiser. D’ailleurs, pour calmer les deux cobayes qu’il ne cesse de persécuter, l’humanoïde leur sert l’incontournable « imagine que tu es devant la mer », injonction hilarante pour toute personne qui a déjà essayé de confier ses angoisses à une IA, tant l’algorithme est persuadé que c’est la seule solution pour engourdir la douleur d’un humain.

Une scène de la pièce "Mich lal kil" présentée au Monnot jusqu'au 13 septembre. Photo Nour Chebli

Conçus par Ghiwa Reshmany, les costumes de scène illustrent l’univers de la pièce. Pour les hommes, des vêtements de notre époque que quelques bandes de papier adhésif rendent réfléchissants à la lumière : le futur nous trouvera tels qu’en nous-mêmes avec juste un peu de lumière en plus qui, soit indiquera notre lente mutation, soit nous rendra encore plus détectables à tout ce qui nous surveille et relève nos données dès aujourd’hui. Pour Sara Abdo, ce sera l’incontournable cliché du costume argenté, bien renforcé aux épaules pour souligner l’impression de superpouvoir, mais une des jambes est largement ajourée pour montrer l’aspiration du robot à devenir charnel ou peut-être déjà la progression de la chair sur l’armature métallique. Pour le décor, deux structures métalliques équipées de boîtes servent tantôt de guichet, tantôt de portes, tantôt de tables à langer.

Pour les accessoires, le plus terrifiant est peut-être ce casque à voyant rouge qui révèle les pensées des deux hommes et va les dépouiller de ce qu’ils ont de plus secret. Pire, pour éprouver leurs émotions et peut-être mieux les imiter, le robot va faire parler en eux les voix de disparus qui leur sont chers. Le public aura ainsi le plaisir de reconnaître les timbres et accents des grands acteurs libanais Fouad Yammine, Joseph Acaf, Nada Abou Farhat, Hiam Abou Chedid, Hagop Derghougassian, Joseph Zeitouny et Cynthya Karam.

Mich lal kil est une pièce coécrite et mise en scène par Sara Abdo et Karim Chebly. Récipiendaires, la veille de la première, d’un Murex d’or pour le succès de leur œuvre précédente Ghammid Ain, Fattih Ain, ces deux grands talents ont déclaré s’être mis au défi de créer un spectacle différent de tout ce qu’ils ont fait auparavant. Ils ont également confié avoir réécrit le scénario près d’une cinquantaine de fois avant d’aboutir au texte final. Interrogeant dans leur thématique les problèmes de l’absurdité, de la guerre, de la réconciliation, du féminisme et de l’avenir que dessine le présent, ils sont pourtant, dans Mich lal kil plus que fidèles à eux-mêmes tant qu’ils y alertent sur des dérives que tout le monde pressent sans savoir comment s’en prémunir. Destinée à un « public averti », la pièce avertit finalement tout public et réunit ses spectateurs dans une même solidarité humaine.

« Mich lal kil », écriture et mise en scène de Sara Abdo et Karim Chibly, avec Élie Metri et Nour Hajjar, théâtre Monnot, durant le mois de septembre, à 20h30.

Il faut imaginer Sara Abdo, sa sensibilité à fleur de peau, son jeu tendu, sa présence intense, habitée par un humanoïde qui dicte ses ordres à partir d’un algorithme installé dans son système. Il faut imaginer le doux Élie Mitri et l’humoriste Nour Hajjar empêtrés dans une situation administrative – surréaliste comme l’est communément ce genre de situation – à laquelle la robotisation des démarches rajoute une couche d’absurde et de désespoir. Si leur requête n’a pas d’importance en soi, la dimension dramatique de leur jeu est intensifiée par une batterie de tests bizarres que leur fait subir une voix électronique tout à coup personnifiée dans une femme qui affirme ne pas avoir de genre.Par le truchement de Sara Abdo, l’algorithme va aborder, d’épreuve en épreuve, toutes les vulnérabilités...
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