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Nos lecteurs ont la parole

À l’intersection de deux langues, être et devenir

Il existe, dans la maison de mon grand-père, un balcon suspendu au-dessus de Beyrouth, comme une vigie silencieuse érigée face à l’incommensurable immensité du monde. Chaque soir, ce balcon devient un seuil invisible entre le passé et l’avenir, un lieu fragile où la mémoire s’assoit doucement à côté de l’espérance. Lorsque le crépuscule descend avec la lenteur solennelle d’un rideau antique, la mer se métamorphose en une ligne d’argent tremblante, fragile et presque irréelle, comme si l’horizon lui-même hésitait entre le rêve et la réalité.

À cet instant précis, le temps semble suspendre son souffle. C’est à cette heure crépusculaire, lorsque les bruits de la ville deviennent un murmure assourdi et que l’air transporte l’odeur mêlée du jasmin et du café, que nous nous asseyons côte à côte.

C’est alors que commence notre conversation. Mon grand-père parle en arabe. Sa voix possède la gravité sereine des choses qui ont traversé le temps sans jamais céder à l’outrecuidance de l’oubli. Dans chacune de ses phrases s’insinuent des fragments d’existence : des villages de montagne baignés de lumière, des étés interminables où les enfants poursuivaient l’ombre des figuiers, et cette Beyrouth ancienne qui semblait autrefois croire, avec une hubris presque naïve, en l’éternité de ses promesses. Ses mots portent le joug tendre du temps. Moi, je l’écoute en français. C’est dans cette langue que j’ai appris à ordonner le chaos du monde, à transformer la confusion des pensées en architecture claire. Elle m’a donné une sagacité nécessaire pour questionner les évidences et comprendre les paradoxes qui structurent l’existence. Les livres qui bordent mon bureau parlent cette langue. Les professeurs qui guident mes réflexions l’emploient. Et souvent, c’est en elle que naissent les phrases qui tentent d’apprivoiser l’inquiétude du monde. Pourtant, jamais nous ne nous sentons étrangers l’un à l’autre.

Pendant longtemps, j’ai cru que ces deux langues vivaient en moi comme deux continents séparés par un océan infranchissable. L’arabe appartenait au territoire intime, à cette géographie secrète des émotions familiales, aux mots que l’on prononce avec la chaleur du cœur et la douceur d’un sourire. Le français, lui, me semblait appartenir à une autre sphère, presque à une forme d’hégémonie intellectuelle, celle de la pensée abstraite, de la littérature, des horizons intellectuels et lointains qui invitent à regarder et s’émanciper au-delà des limites du possible, où l’esprit s’aventure avec audace. L’une semblait me retenir dans la profondeur des racines. L’autre me poussait vers l’élévation de l’esprit. Entre elles semblait se dessiner une dichotomie presque irréconciliable, une forme d’incongruité presque troublante, une antinomie silencieuse entre la mémoire et l’avenir.

Mais ce soir-là, sur le balcon de mon grand-père, quelque chose s’est transformé dans ma compréhension de ces deux voix qui habitent mon existence. Il racontait un souvenir d’enfance. Ses mots arabes évoquaient une Beyrouth ancienne, tissée de ruelles étroites, de portes entrouvertes et de voisins qui se parlaient comme les membres d’une même famille. Je fermais les yeux pour mieux écouter. Et dans le silence intérieur de ma pensée, ces images se reformulaient spontanément en français. Comme si mes deux langues dialoguaient entre elles dans une entente secrète. Comme deux musiciens improvisant la même mélodie sur des instruments différents. Je compris alors que ces langues n’étaient pas des rivales. Elles étaient des complices. Elles se conjuguaient en moi comme les couches d’un palimpseste oriental où chaque mot nouveau laisse transparaître la mémoire de ceux qui l’ont précédé. Je compris alors que vivre entre deux langues, c’est comme habiter une maison aux fenêtres ouvertes sur deux paysages différents : l’un raconte ce que nous avons été, l’autre murmure ce que nous pourrions devenir. Entre ces deux horizons, mon identité ne se fracture pas : elle respire. L’arabe portait la profondeur tellurique des racines, la musicalité presque sacrée des émotions premières. Il ressemblait à une terre fertile où reposent les récits anciens, à un sol antique dans lequel plongent les racines de mon identité. Le français, lui, ressemblait à une fenêtre ouverte sur l’horizon. Il donnait aux idées l’espace de se déployer, aux pensées la clarté de s’organiser, aux rêves la possibilité d’exister au-delà des frontières visibles. Ainsi disparaissait la fausse ambivalence que j’avais érigée entre elles. Car leur relation n’était ni binaire ni conflictuelle. Elle était ternaire : mémoire, pensée, avenir. Entre ces deux langues, je ne me sentais pas déchiré : Je me sentais amplifié. Comme un arbre majestueux qui plonge ses racines dans la profondeur de la terre tout en étendant ses branches vers la lumière, recevant à la fois la sagesse du sol et l’appel du ciel. À un moment, mon grand-père s’est interrompu. Ses yeux contemplaient la ville avec cette sérénité mélancolique propre à ceux qui ont vu le temps passer comme un fleuve inéluctable. Dans son regard se lisaient peut-être les traces fugaces d’une Beyrouth disparue, presque posthume, survivant seulement dans la mémoire de ceux qui l’ont connue. Le silence s’est installé entre nous. Un silence dense, chargé de toutes les paroles qui n’avaient plus besoin d’être prononcées. Un silence habité. Puis il s’est levé lentement. Lorsque mon grand-père s’est levé pour partir, il m’a dit en arabe : « Les langues sont comme les racines d’un arbre. » Ces mots ont résonné en moi avec une profondeur inattendue. Ils semblaient insinuer une vérité simple et vertigineuse.

Ce soir-là, j’ai compris que le français m’aidait à regarder loin… mais que l’arabe m’empêchait d’oublier d’où je viens.

La nuit était maintenant tombée sur Beyrouth. Les lumières de la ville scintillaient comme une constellation dispersée sur la terre. Je suis resté seul quelques instants face à cette fresque monumentale. Et j’ai compris que vivre entre l’arabe et le français ne signifie pas appartenir à deux mondes opposés. C’est accepter une ambivalence féconde. C’est refuser la perdition de l’oubli tout en embrassant l’avenir. Car certaines personnes héritent d’une seule langue pour raconter leur histoire. Moi, j’ai reçu deux voix. Deux horizons pour penser le monde. Deux rivières de mots qui fusionnent en un seul fleuve. Peut-être qu’un jour, lorsque je raconterai à mon tour cette ville et ces souvenirs, mes propres mots voyageront entre ces deux langues comme des oiseaux entre deux rivages. Et alors je saurai que, quelque part dans chaque phrase, la voix de mon grand-père continue de vivre, laissant en moi une empreinte indélébile. Et dans ce fleuve silencieux coule, discrètement mais obstinément, toute la musique protéiforme de mon identité. Car au fond, ce balcon n’était pas seulement suspendu au-dessus de Beyrouth : il était suspendu entre deux langues, deux mémoires et une seule histoire, la mienne.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il existe, dans la maison de mon grand-père, un balcon suspendu au-dessus de Beyrouth, comme une vigie silencieuse érigée face à l’incommensurable immensité du monde. Chaque soir, ce balcon devient un seuil invisible entre le passé et l’avenir, un lieu fragile où la mémoire s’assoit doucement à côté de l’espérance. Lorsque le crépuscule descend avec la lenteur solennelle d’un rideau antique, la mer se métamorphose en une ligne d’argent tremblante, fragile et presque irréelle, comme si l’horizon lui-même hésitait entre le rêve et la réalité.À cet instant précis, le temps semble suspendre son souffle. C’est à cette heure crépusculaire, lorsque les bruits de la ville deviennent un murmure assourdi et que l’air transporte l’odeur mêlée du jasmin et du café, que nous nous asseyons côte à côte....
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