La liberté de la presse n’est pas une faveur que le pouvoir accorde aux journalistes. Elle est un droit fondamental, une garantie démocratique et l’un des piliers essentiels de l’État de droit. Au Liban, pays qui s’est longtemps distingué dans le monde arabe par la vitalité de sa presse, la diversité de ses opinions et la liberté de sa parole publique, toute tentative de restreindre cet espace de liberté doit être considérée avec la plus grande vigilance.
Le débat suscité par la nouvelle législation sur l’information est donc loin d’être secondaire ou purement juridique. Il concerne directement l’avenir de notre démocratie. Il pose une question fondamentale : jusqu’où l’État peut-il aller pour lutter contre les abus de l’information sans transformer cette lutte légitime en instrument de contrôle de la presse ?
La réponse doit être claire : aucune réforme ne peut être acceptable si elle fait peser sur les journalistes la menace de la prison dans l’exercice de leur profession.
La lutte contre la désinformation est certes nécessaire. Les fausses nouvelles, les manipulations, les campagnes de diffamation et l’incitation à la haine peuvent causer des dommages considérables à la société. Les journalistes eux-mêmes ont une responsabilité majeure dans la vérification des informations, le respect de la déontologie et la protection de la dignité des personnes.
Mais il existe une différence fondamentale entre sanctionner un abus manifeste et instaurer un climat de peur autour de la profession.
Une démocratie saine ne redoute pas les questions difficiles. Elle ne craint pas les enquêtes qui dérangent. Elle ne cherche pas à faire taire les voix critiques. Au contraire, elle doit garantir leur protection, car c’est précisément lorsque le pouvoir est contesté, interrogé et contrôlé que les institutions démocratiques démontrent leur solidité.
Le journaliste n’est pas un adversaire de l’État. Il est l’un de ses observateurs les plus indispensables.
C’est pourquoi toute disposition juridique formulée de manière trop vague ou susceptible d’interprétations extensives doit être profondément réexaminée. Les notions de « fausse information », de « désinformation » ou de contenu « nuisible » doivent être définies avec une extrême précision. Sinon, elles pourraient devenir des instruments permettant de poursuivre non seulement les véritables abus, mais également les erreurs, les opinions, les critiques ou les révélations embarrassantes.
Il faut se méfier des lois dont l’objectif affiché est vertueux mais dont l’application peut produire l’effet inverse.
Le Liban a déjà suffisamment souffert de l’affaiblissement de ses institutions, de la perte de confiance des citoyens et de la multiplication des pressions exercées sur la parole publique. Dans ce contexte, fragiliser davantage la presse serait une erreur politique majeure.
Notre pays possède une tradition journalistique qui dépasse largement les frontières nationales. Des générations de journalistes, d’écrivains et d’intellectuels ont fait de Beyrouth une capitale de la pensée et de la liberté d’expression. Cette tradition appartient à notre patrimoine national. Elle ne peut être sacrifiée au nom d’une conception excessive de la régulation.
Il faut également distinguer clairement la liberté de la presse de l’impunité. Défendre les journalistes ne signifie nullement leur accorder un permis de diffamer, d’inventer ou de porter atteinte à la réputation d’autrui. La presse doit répondre de ses actes lorsque des abus sont établis. Mais les sanctions doivent être proportionnées, les procédures équitables et la justice indépendante.
La priorité devrait être donnée aux mécanismes permettant de réparer un préjudice, de rectifier une information erronée et de garantir un droit de réponse, plutôt qu’à l’emprisonnement, qui constitue une mesure particulièrement grave lorsqu’elle touche à l’exercice de la liberté d’expression.
C’est dans cet esprit que je souhaite interpeller solennellement les responsables de l’État et, au premier chef, le président de la République.
Monsieur le Président, le Liban traverse une période où la confiance dans les institutions doit être reconstruite. Cette reconstruction passe nécessairement par la protection des libertés publiques. Vous avez la responsabilité historique de veiller à ce que la réforme de la législation de l’information ne se transforme pas en recul démocratique.
Il est encore temps de corriger les dispositions qui suscitent légitimement l’inquiétude. Il est encore temps de faire en sorte qu’une loi destinée à organiser le secteur de l’information devienne véritablement une loi de protection de la liberté de la presse.
Le Parlement doit entendre les inquiétudes exprimées par les journalistes, les professionnels des médias, les juristes et les défenseurs des libertés publiques. Le dialogue ne doit pas être considéré comme une faiblesse. Il est, au contraire, la meilleure garantie d’une législation équilibrée et durable.
Nous devons être particulièrement attentifs à une réalité simple : lorsqu’un journaliste commence à s’autocensurer par peur de la sanction pénale, la liberté de la presse a déjà commencé à reculer.
Et lorsque les journalistes se taisent, ce ne sont pas seulement les médias qui perdent leur liberté. C’est la société toute entière qui perd son droit à l’information.
Le Liban a besoin d’une presse libre, pluraliste, courageuse et responsable. Il a besoin de journalistes capables d’enquêter sur la corruption, de dénoncer les abus, d’interroger les décisions publiques et de donner la parole à ceux qui n’en ont pas.
Il ne faut donc pas confondre autorité et autoritarisme, réglementation et contrôle, responsabilité et intimidation.
La liberté de la presse n’est pas un privilège accordé par le pouvoir. Elle est un droit, une responsabilité et un pilier de la République.
La préserver, c’est préserver la démocratie. La restreindre, c’est affaiblir l’État de droit.
C’est pourquoi il faut le dire avec fermeté : une loi qui prétend protéger l’information ne doit jamais devenir une loi qui ligote la presse. Le Liban mérite mieux. Il mérite une législation qui protège à la fois la vérité, la responsabilité et la liberté – sans sacrifier l’une à l’autre.
La liberté de la presse doit demeurer une ligne rouge. Non pas au bénéfice des journalistes seulement, mais au bénéfice de chaque citoyen libanais qui a le droit de savoir, de comprendre, de questionner et de s’exprimer librement.
Défendre cette liberté aujourd’hui, c’est défendre le Liban démocratique de demain.
Ancien ministre et doyen du Conseil central maronite
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