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Nos lecteurs ont la parole

Au revoir les grognons... nous attendons notre Van Gogh

Il est des inventions qui ne changent pas seulement nos outils. Elles changent la définition même du talent.

Lorsque la photographie apparaît au XIXe siècle, l’inquiétude est immense. Si une machine reproduit désormais le réel avec une précision inaccessible au pinceau, à quoi servira encore un peintre? Pourquoi apprendre des années durant à saisir une lumière, une perspective, un visage, si un appareil peut accomplir tout cela en une fraction de seconde ?

À écouter les prophètes de l’époque, la peinture était condamnée.

Ils se trompaient.

Ils avaient confondu une compétence avec un art. La photographie n’a pas tué la peinture. Elle lui a retiré une de ses raisons d’être. Et c’est précisément là que tout commence.

La peinture est devenue plus libre qu’elle ne l’avait jamais été. Bien sûr, la photographie n’explique pas tout. La peinture en tube, les estampes japonaises, les recherches sur la couleur ou encore le rejet des codes académiques ont eux aussi bouleversé le paysage artistique. Mais la photographie en fut l’un des grands déclencheurs. En quelques décennies, comme si une digue venait de céder, surgissent Monet, Renoir, Degas, Cézanne, Gauguin, Seurat, Van Gogh. Puis le fauvisme. Puis le cubisme. Puis l’abstraction. Le paradoxe est saisissant. Rarement une invention aura provoqué une telle explosion de créativité.

Chaque révolution technologique démocratise une compétence. Chaque révolution artistique répond en inventant une nouvelle manière d’être exceptionnelle. Le réalisme cesse d’être le sommet de la peinture parce qu’une machine sait désormais reproduire le réel mieux que n’importe quel artiste. Alors les peintres partent ailleurs. Ils explorent la lumière, le mouvement, l’émotion, les rêves, la subjectivité. Ils cessent de copier le monde pour commencer à inventer des regards.

L’histoire de l’art n’est peut-être rien d’autre qu’une succession de dépassements.

Le talent n’est jamais ce qui devient facile. Il migre toujours vers ce qui reste difficile.

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle nous place devant le même miroir. Elle écrit. Elle compose. Elle dessine. Elle chante. Elle réalise des films. Elle accomplit déjà tout cela d’une manière qui, il y a seulement cinq ans, relevait de la science-fiction. La réaction, elle, est parfaitement prévisible. Nous entendons les mêmes prophéties qu’au XIXe siècle. La fin de l’art. La fin des artistes. La fin de la créativité.

Je ne crois pas à la fin de l’art. Je crois, en revanche, que certains artistes disparaîtront. Comme beaucoup de paysans ont vu leur métier disparaître avec la mécanisation agricole. Comme beaucoup d’artisans ont vu le leur disparaître avec l’industrialisation.

Nous racontons volontiers que ces révolutions ont créé des richesses. Nous oublions qu’elles ont aussi rempli les quartiers ouvriers insalubres, les bidonvilles et les marges des villes d’hommes et de femmes dont le talent n’avait soudain plus de valeur économique.

Les révolutions technologiques ne sont pas tendres. L’intelligence artificielle ne le sera probablement pas davantage. Les révolutions artistiques ne promettent pas non plus le salut à chacun. Elles ne sont, elles non plus, ni justes ni égalitaires. Oui, certains artistes ne retrouveront jamais leur place. Non parce qu’ils manqueront de talent. Mais parce que le talent qui faisait leur singularité sera devenu une compétence largement accessible.

Les générateurs de musique n’en sont encore qu’à leurs balbutiements. Pourtant, déjà, des milliers de personnes écoutent des chansons créées spécialement pour elles. Une musique qui épouse exactement leur humeur, leurs souvenirs, leurs mots, leur définition intime du beau. Demain, chacun pourra peut-être disposer de sa propre bande originale.

Alors une question surgit. Si chacun peut obtenir en quelques secondes une chanson parfaitement adaptée à ses goûts, que pourra encore apporter un compositeur ?

La réponse est simple. Davantage. Ce qui suffisait hier ne suffira plus demain.

Davantage, soit. Mais davantage de quoi ?

Un grand artiste a toujours eu besoin d’une technique et d’une vision. L’intelligence artificielle démocratise la technique. Celle-ci ne disparaît pas. Elle cesse simplement d’être un privilège. Et elle pourrait, en revanche, devenir un allié de l’art et de l’artiste. Seurat n’a pas dénoncé les découvertes de l’optique au prétexte qu’elles réduisaient la peinture à une affaire de physique. Il s’en est servi. Il a transformé une théorie scientifique en pointillisme. Les synthétiseurs n’ont pas détruit la musique. Ils ont rendu possible une musique qui n’existait pas. L’autotune, entre certaines mains, est devenu un instrument plutôt qu’un correcteur. L’histoire de l’art est remplie de ces détournements. Les grands artistes cessent de considérer les innovations comme des rivales. Ils les transforment en matière première.

Alors, que reste-t-il ? La créativité. Celle qui distinguait déjà les plus grands artistes. Celle qui devient aujourd’hui presque l’unique critère.

Il ne suffira plus d’écrire une belle chanson. Il faudra écrire celle qui fera naître une émotion qu’aucune autre n’avait encore suscitée.

Il ne suffira plus de peindre un beau tableau. Il faudra voir ce que personne n’avait encore vu.

Et il ne suffira plus de raconter une histoire. Il faudra inventer une manière nouvelle de raconter.

L’intelligence artificielle ne marque peut-être pas la fin de la créativité. Elle marque l’entrée dans l’ère de la surcréativité.

J’entends par là une créativité qui ne cherche plus seulement à mieux faire. Une créativité qui change les règles du jeu. Une créativité qui invente un langage.

Le prochain grand artiste ne sera peut-être ni celui qui utilisera le mieux l’intelligence artificielle ni celui qui jouera à l’autruche en ignorant son existence. Ce sera celui qui nous fera oublier qu’elle était là.

Les prophètes annoncent la fin des artistes. L’histoire annonce leur métamorphose.

Au revoir les grognons. Nous attendons notre Van Gogh.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il est des inventions qui ne changent pas seulement nos outils. Elles changent la définition même du talent.Lorsque la photographie apparaît au XIXe siècle, l’inquiétude est immense. Si une machine reproduit désormais le réel avec une précision inaccessible au pinceau, à quoi servira encore un peintre? Pourquoi apprendre des années durant à saisir une lumière, une perspective, un visage, si un appareil peut accomplir tout cela en une fraction de seconde ?À écouter les prophètes de l’époque, la peinture était condamnée. Ils se trompaient. Ils avaient confondu une compétence avec un art. La photographie n’a pas tué la peinture. Elle lui a retiré une de ses raisons d’être. Et c’est précisément là que tout commence. La peinture est devenue plus libre qu’elle ne l’avait jamais été. Bien sûr, la...
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