J’ai vu le film L’Odyssée, de Christopher Nolan, et je suis sorti bouleversé par la richesse des thématiques bien mises en valeur par le cinéaste. L’ambiance était touchante dans la salle où des familles avec des enfants en bas âge parfois, des jeunes et des moins jeunes, des retraités regardant ce film de presque 3 heures sans broncher, captivés précisément par ce voyage mitigé, cadencé par une victoire par profanation et ruse, engageant une violence sans merci, le côtoiement des ténèbres, la séquestration de l’âme, du corps et de l’esprit par des déesses, des naïades, néréides, des sirènes, ménades et ondines habitées par la dualité féerie-sorcellerie. Le poème transcrit par des chants qui portent L’Odyssée est jalonné de suggestions et d’allégories mythologiques qui peuvent égarer le spectateur enfermé dans une linéarité du récit. Je vois à titre personnel une épopée similaire à une élévation qui est une recherche de l’intériorité de l’homme, de ses obsessions salvatrices comme une sorte d’eucharistie songeant à son foyer originel épouse et fils (Télémaque), mais en même temps l’homme qui vacille dans le vertige orchestré par les dons guérisseurs de Calypso fascinant Ulysse dans son naufrage par sa beauté infinie et thérapeutique et sa parenthèse du désir, de Circé et ses pouvoirs magiques de séquestration, par la conscience, le sens du devoir et la terre fondatrice Ithaque des siens, soufflée par Athéna. Cinq idées se sont emparées de ma réflexion.
Premièrement, l’aspect métaphysique voire anthropomorphique de ce voyage avec le cyclope, la sorcellerie et les géants pour démontrer que ceux qui sèment les agressions récoltent souvent la colère du destin, revêtant plusieurs formes.
Puis, l’aspect philosophique, le message teinté de stoïcisme, prélude au christianisme et à la chevalerie ou comment surmonter toutes les épreuves fussent-elles infranchissables, pour mériter le Graal ou la consécration. Ce qui est beau dans le récit homérique est que le Graal est l’épouse et le fils, voire la terre de l’enracinement, hospitalière mais devenue conflictuelle sans la sagesse de la république de Platon.
Troisièmement, un aspect psychanalytique à la fois freudien représenté par Télémaque dans le processus de devenir roi à la place de son père, nous sommes dans la symbolique
« tuer le père » où le fils refuse que sa mère ne se marie avec un des multiples prétendants. Dans le « tuer le père » dans le sens freudien, c’est souvent le fils qui doit fourbir les armes comme son père, opérer des épreuves identiques pour être en capacité de le remplacer, de l’honorer, de perpétuer son enseignement, son acculturation et son héritage de compétences. C’est d’autant plus prégnant que le père est Ulysse, l’emblème supérieur du héros humain et imparfait, conservant un référentiel immuable de valeurs, qui le ramène par les flots et les contre flots à son bercail et son peuple. Il y a aussi la transmission et la fusion dans la dernière lutte contre les prétendants unissant le père et le fils et quelques loyaux serviteurs. La notion d’esprit de corps ou d’esprit de famille est né dans le conte homérique. Les mathèmes et les signifiants ainsi que les symboles sont omniprésents, et là on retrouve la psychanalyse lacanienne avec surtout l’objet de l’arc : qui peut accorder l’arc ? C’est à partir de ce symbole que le dénouement prend forme, et qui était à l’origine de l’habileté fondatrice d’Ulysse. Le grillage fait de fentes qui sépare Pénélope des prétendants et même d’Ulysse est le symbole implacable de la sacralisation de Pénélope voire de sa sublimation, en femme loyale et iconique, mais aussi sa prison ou sa cage comme une femme au foyer sans échappatoire affectif à l’exception de ses enfants. Cette barrière se dresse comme un confessionnal ou un autel d’église. C’est aussi le symbole de la quête de la femme inaccessible, impénétrable, purifiée par la maternité, par la mise au monde de Télémaque. D’ailleurs, la loyauté est souvent suggérée et mise en lumière plus que la fidélité, la nuance est de taille, et nous discernons la hiérarchie qui existe entre lieu nourricier, foyer et aventures ou voyage, entre l’amour et le désir, entre le sacrifice et l’obstacle.
En quatrième lieu, un aspect militaire et stratégique. On remarque certes qu’Ulysse manie trop bien tout l’arsenal de l’époque : arc, épée, poignard, lance, hache, mais il ne triomphe que par la ruse et la stratégie à trois reprises : le cheval de Troie (son invention) devenu légendaire, son déguisement dans le temple pour sauver son fils d’un assassinat politique, Ehud Barak ex-Premier ministre de l’État d’Israël s’était déguisé en femme lorsqu’il était dans les forces spéciales Sayeret Matkal pour réussir une opération et la mise à pied des prétendants hostiles à son retour en dissimulant les armes et en verrouillant les portes tout en se déguisant en mendiant. Il s’agit donc d’une science militaire à chaque fois qui se conjugue avec la ténacité, le caractère du combattant comme le disait Thucydide ainsi que l’habileté dans l’usage des armes.
Cinquièmement, l’aspect contemporain d’Ulysse et la demande de références des jeunes d’aujourd’hui. L’autorité contestée actuellement ne peut être réhabilitée qu’avec des Ulysse et des Pénelope qui propagent une exemplarité et qui invitent les nouvelles générations à prendre le chemin vertueux, à être persévérants, endurants, combatifs pour une bonne cause, réhabilitant et redressant des transgressions et des déviances. Une dimension de management, leadership et de commandement est à mettre en lumière dans les leçons à tirer de la traversée d’Ulysse dans les choix difficiles de sacrifier quelques-uns pour préserver la majorité de son équipage, de ses troupes, le sens des priorités, le refus de la fatalité, l’exemplarité et la volonté de forcer la destinée. Dans le même temps, des périodes d’égarement sont possibles dans un voyage des sens ou voyage tout court, mais le retour devrait être la sanctuarisation de l’épouse et des enfants comme personnes primordiales.
Une mise en abîme dans l’œuvre d’Homère n’exclut pas une mise en perspective, c’est donc un message d’espérance et de volonté. Je pense que cette allégorie est le miroir de certains hommes qui sont aliénés parfois asservis par des désirs, des pulsions ou des passions passagers lors de leur errance, mais qui sont toujours agrippés dans leurs pensées à la femme essentielle, leur femme s’il se sont mariés d’amour, fussent-ils divorcés ou séparés ou bien à une femme primordiale qui adoucit leurs pensées, même absente. Le thème de l’absence plane dans cette œuvre génératrice d’une prison immatérielle derrière le grillage pour Pénélope, dans les aventures lointaines d’Ulysse sans navire pour le retour.
Le rapport père-fils m’a beaucoup ému, convoquant des souvenirs lorsque je lisais avec Adrien qui était en sixième des extraits de L’Odyssée d’Homère et notre repérage à l’époque des épithètes homériques qu’on peut retrouver dans beaucoup de récits à registre épique. Ce terme « épithète homérique » est désormais consacré et enseigné dans les cours de français. Homère s’est propagé un peu partout dans toutes les disciplines. Ce voyage initiatique fait écho au sujet de l’école normale supérieure suivant : « Nul ne voyage impunément, et tout voyage est un pèlerinage, un parcours intérieur qui ne peut laisser l’individu identique à lui-même. » Dans un des plus beaux films de guerre de Terrence Malick, Thin Red Line (La Ligne rouge), le colonel en charge de l’offensive américaine à la bataille de Guadalcanal contre l’armée impériale du Japon ordonne au capitaine au front avancé de conduire une attaque malgré les tergiversations de ce dernier. Le colonel, en télétransmission, cite Homère dans la façon de conduire les hommes au combat en rappelant au capitaine, qu’ils avaient étudié cette partie d’Homère à WestPoint (école qui forme les officiers de l’armée américaine-équivalente à l’école Saint-Cyr en France).
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