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Moyen-Orient - Le Levant Ou Le Mythe Du Paradis Perdu

La fin d’un monde et le vertige des nations 3/3

Nés ottomans, ils deviennent étrangers dans leur propre monde. Guerres, idéologies et exils emportent peu à peu le Levant cosmopolite. Récit d’une mort lente.


La fin d’un monde et le vertige des nations 3/3

Une multitude de drapeaux déployés à l’occasion des célébrations liées à la nouvelle Constitution de 1908 sur la place Karaköy, dans le quartier de Galata, à Constantinople, au début du XXe siècle. Archives Levantine Heritage Foundation

Antoine Köpe est né à Constantinople en 1897*. L’avant-dernier d’une fratrie de six. À la maison, tout le monde parle français. Maman est d’origine italienne, papa est issu d’une famille austro-hongroise. Peu après sa naissance, la famille part s’installer à Salonique, où le père vient d’obtenir un poste au sein de la compagnie ferroviaire ottomane. Un foyer levantin comme il en existe tant d’autres. Sauf que le petit Antoine a une passion. Chaque jour ou presque, il tient un journal, qu’il veut parfois satirique. Il passe sa vie à documenter ce qu’il entend et ce qu’il voit. Photos, dessins, carnet de bord… Pendant des décennies, il écrit tout, esquisse des paysages, immortalise jusqu’aux plus petits détails. L’invention du tricycle, la découverte du cinéma, les transports modernes, la montée des tensions nationalistes… Témoin de son temps, il raconte la grande histoire en consignant la petite. Plus d’un siècle après, ses Mémoires offrent un rare aperçu d’un monde en sursis. Il ne le sait pas encore, mais Antoine appartient à la dernière génération d’Ottomans. Tout ce qu’il a connu va bientôt disparaître. L’âge des empires est sur le point de s’éteindre. Un nouveau monde va naître. Comme pour les millions d’hommes que la disparition de l’empire laisse orphelin, il lui sera étranger. « On pourrait dire que j'ai eu le malheur de naître avant une époque de grands bouleversements », écrit-il. Mais sur le plan politique, les événements qui jalonnent ce début de siècle ne doivent rien au hasard ni à la chance. Ils sont le résultat d’un processus entamé bien en amont, que tous les efforts déployés au sommet du pouvoir n’auront pas suffi à enrayer. Sur les terres de l’empire, l’histoire de ce siècle est celle d’une mort lente. L’agonie se fera dans la douleur. Et dans les grandes métropoles maritimes qui faisaient jadis la gloire du modèle ottoman, c’est un monde de possibles qui disparaît, englouti sous les injonctions des nouvelles idéologies du siècle. Une société, une manière d’être au monde, de jongler entre les langues et les cultures qui ne seront plus les mêmes.

« Le contrat social se fissure »

Tout commence avec les transformations qui caractérisent le XIXe siècle ottoman. À partir des années 1800, puis surtout après la guerre d’indépendance grecque (1821-1829), les premiers revers militaires contraignent la Sublime Porte à une série de réformes administratives, militaires et juridiques. L’objectif est de moderniser l’empire afin de ralentir son déclin face aux puissances européennes et à la menace croissante que posent les forces séparatistes nationalistes – Grecs, mais aussi Serbes, Moldaves, Bulgares… La modernisation des finances, l’amélioration des transports, le développement des banques et l’ouverture au commerce européen amorcent également une lente mutation sociale qui n’est pas toujours bien reçue par une partie de la population se sentant laissée pour compte. Aux privilèges dont jouissaient les résidents européens depuis le XVIe siècle (Capitulations), s'ajoutent désormais de nouvelles exemptions fiscales. Les édits de 1839 et 1856 affirment progressivement l’égalité entre sujets musulmans et non musulmans, sans effacer toutes les distinctions entre communautés. Les frustrations s’accumulent. « Pour les musulmans, la montée en puissance des chrétiens représente une menace existentielle. Le contrat social se fissure », explique Eugène Rogan, professeur d’histoire moderne du Moyen-Orient à l’Université d’Oxford, spécialiste du monde arabe sous l’Empire ottoman. Les germes de la discorde sont là. Il ne manque plus que l’étincelle.

Le père fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal Atatürk, à l’extrême gauche, photographié à bord du yacht le Lilias, propriété de Harold Giraud, grand négociant français. Archives Levantine Heritage Foundation

Les premiers signes de violence ont lieu en réaction aux troubles nationalistes qui surgissent aux portes de l’empire. En 1821, des milliers de Grecs périssent dans les massacres qui frappent notamment Constantinople et Smyrne. L’année suivante, les troupes ottomanes massacrent ou réduisent en esclavage une grande partie de la population grecque de Chios. C’est l’engrenage. Chrétiens, Assyriens, Arméniens… d’un bout à l’autre de l’empire, les populations subissent désormais la foudre d’un pouvoir aux abois. La violence culmine avec les massacres hamidiens (1894-1896) contre les Arméniens d’Anatolie orientale, parfois commis avec le soutien actif d’une frange de la population, puis le génocide de 1915-1916. L’ancienne majorité silencieuse ne se tait plus. Les ressentiments accumulés se règlent désormais dans le sang.

L’autre grande rupture aura lieu dans la montagne libanaise. À la fin du mois de mai 1860, les affrontements entre communautés maronite et druze s’intensifient : plusieurs localités chrétiennes sont attaquées, pillées et incendiées, notamment dans le Chouf et la Békaa, tandis que des milliers de chrétiens sont tués ou contraints de fuir. En juillet, les violences gagnent Damas, où des émeutiers s’en prennent au quartier chrétien de Bab Touma pendant plusieurs jours. Le retour au calme a lieu grâce à l’intervention militaire française ainsi qu’à la création, en 1861, de la mutasarrifiyya du Mont-Liban, province ottomane autonome à majorité chrétienne. L’incident est circonscrit. Mais il aura un écho bien au-delà des frontières du Mont-Liban et de Syrie. « Afin d’éviter une autre intervention militaire étrangère, les massacres montrent la nécessité de réforme, au niveau du gouvernement, d’un bout à l’autre de l’empire : l’ancien système des millets est désormais dépassé », note Eugène Rogan, auteur de The Damascus Events: The 1860 Massacre and the Destruction of the Old Ottoman World (2024).

Purisme religieux et ethnique

Derrière la violence, un séisme identitaire traverse en réalité les sociétés ottomanes. En encourageant les échanges avec l’extérieur, en laissant pénétrer les idéaux européens, et en contribuant à l’émergence d’une citoyenneté moderne, la Porte a aussi ouvert les vannes du changement. Inspirée par des principes républicains hérités des Lumières et de la Révolution française, la fronde en gestation durant le règne absolutiste d’Abdülhamid II (1876-1909) prépare déjà la suite. Sous l’impulsion des Jeunes-Turcs, organisés à travers le Comité Union et Progrès, l’opposition libérale parvient à reprendre le pouvoir et la Constitution est rétablie le 24 juillet 1908. Mais après une brève période d’euphorie, l’heure n’est plus au vivre-ensemble heureux. Le mouvement réformateur promeut un purisme religieux et ethnique de moins en moins enclin à tolérer la différence. L’alphabet arabe en vigueur est remplacé par l’écriture turque, fondée sur l’alphabet latin, en novembre 1928. À Constantinople, devenue Istanbul en 1930, l’Arabe, comme le Grec, le juif, ou l’Arménien, incarne progressivement la figure de l’étranger. Sous la plume de romanciers tels que Ömer Seyfettin ou Mufide Ferit Tek, émerge également une littérature mettant en scène des héros turcs aspirant à la revitalisation de la nation face à la décadence de l’ordre ottoman.

La ville de Salonique, aujourd’hui Thessalonique, en 1916. Archives Levantine Heritage Foundation

Dans cette atmosphère crépusculaire, chacun cherche une voie de sortie. L’autonomie accordée aux communautés ne suffit plus. Des Balkans aux vilayets arméniens d’Anatolie orientale, la séparation devient une nécessité. L’idée fait même son chemin jusqu’aux provinces arabes, pourtant longtemps acquises au pouvoir ottoman. Tandis que les actes de mutinerie se multiplient aux quatre coins de l’empire dès les premières années du siècle, les Arabes restent fidèles à l’armée impériale jusqu’à la Première Guerre mondiale. Mais la révolte du Hedjaz (1916-1918), déclenchée par les ambitions politiques de la famille hachémite et soutenue par les Britanniques, devient, aux yeux du pouvoir, le symbole de la trahison des Arabes. Certaines familles de Constantinople sont exilées de force en Anatolie. À Alexandrie, Beyrouth, Damas et ailleurs, ces bouleversements se traduisent par une série de changements démographiques et culturels. Pour beaucoup, la fin de l’empire marque un deuil douloureux. « Mon père était devenu un homme défait, de tout point de vue. Son monde était parti », témoigne la poétesse libanaise Etel Adnan au sujet de son père, ancien officier arabe de l’empire (Ismyrna, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, 2016). Les différentes vagues de violence entraînent également des transferts de population qui défigurent le tissu social traditionnel. Le traité de Lausanne (1923) prévoit notamment un échange de populations entre la Grèce et la Turquie, qui entérine l’expulsion de centaines de milliers de Grecs et de musulmans.. Il s’ajoute aux conséquences des guerres balkaniques et aux différentes politiques de séparation visant à créer des territoires homogènes. C’est la fin du Levant d’Antoine Köpe.

La « grande catastrophe »

Le symbole de la chute a lieu à Smyrne, en 1922. Quatre jours après l’entrée des forces turques dans la ville, un gigantesque incendie ravage une partie des quartiers grecs, juifs et arméniens. Des dizaines de milliers de personnes périssent sous les flammes. Ceux qui peuvent prennent la fuite. Ils ne reviendront pas. « Smyrne la tolérante » est réduite en cendres. Un cataclysme, un traumatisme originel qui se transmet désormais de génération en génération. « Raconter, chez nous, c’était presque survivre », narre Etel Adnan, fille de survivante. Parce qu'elle est l'allégorie d’un monde qui brûle, la « grande catastrophe » aura un écho dans tout l’empire. Les minorités, en particulier, comprennent qu’elles n’auront plus droit de cité, ou seulement de manière marginale. « La fin d’une ère, pour les Grecs en particulier, qui entament une période de lent exil collectif, seule la communauté grecque de Constantinople étant épargnée », souligne Giles Milton.

Mustafa Kemal Atatürk et ses troupes, dans la ville d’Izmir, nouvellement conquise, en 1922. Archives Levantine Heritage Foundation

La Première Guerre mondiale, puis la Seconde, font office d’accélérateurs de l’histoire. À Salonique, l’extermination de la grande majorité des 46 000 juifs pendant l'Holocauste transforme le tissu urbain de la ville à tout jamais. Ailleurs, la fin sera plus lente, moins spectaculaire. Tout ne disparaît pas du jour au lendemain. Il faudra des années, parfois des décennies, pour que l’ancien monde laisse place au nouveau. « À Istanbul, Grecs, juifs et Arméniens continuent malgré tout de vivre dans un confort relatif jusqu’aux années 1960 et 1970 », se souvient l’historienne Karen Barkey, née à Istanbul à la fin des années 1950. À Alexandrie, la marginalisation progressive des communautés levantines et étrangères évolue au rythme des soubresauts politiques : l’indépendance égyptienne, la fin des privilèges, le nationalisme arabe vanté par Nasser, les lois de nationalisation, puis la crise de Suez (1956) hâtent graduellement leur départ. À Beyrouth, la métamorphose urbaine provoquée par la guerre civile et l’exil contraint d’une partie de la population sonne le glas du cosmopolitisme d’antan, qui parvient malgré tout à survivre mieux qu’ailleurs.

Dans cet univers monochromatique, l’altérité est reléguée de l’autre côté de la barrière. Les identités se figent. Chacun est sommé de choisir. Son camp, sa couleur. Du monde englouti de « Smyrne la tolérante », il ne reste aujourd’hui que des fragments : la parole d’un grand-père, des coupures de journaux, des images sauvées in extremis d’une maison en feu, la mélancolie d’un naufragé de l’ancien temps… « Ne riez pas si je rougis / Dans ma mémoire encore émue / Le parfum, les odeurs, les cris / De la cité d'Alexandrie », chante Georges Moustaki. Pour d’autres, il s’agira de faire table rase du passé. « Dans la Turquie moderne, les premières générations apprennent sous l’impulsion du kémalisme à tenir responsable l'influence de la religion de l’impuissance du dernier siècle ottoman », explique Nora Seni, économiste, historienne et géopoliticienne franco-turque. Couper avec Constantinople comme on rompt avec un amour déçu. Conjurer les massacres, évacuer la douleur. À la fois honni et fantasmé, le cosmopolitisme levantin est responsable du pire comme du meilleur. Dans les deux cas, son souvenir est obsédant.


Antoine Köpe est né à Constantinople en 1897*. L’avant-dernier d’une fratrie de six. À la maison, tout le monde parle français. Maman est d’origine italienne, papa est issu d’une famille austro-hongroise. Peu après sa naissance, la famille part s’installer à Salonique, où le père vient d’obtenir un poste au sein de la compagnie ferroviaire ottomane. Un foyer levantin comme il en existe tant d’autres. Sauf que le petit Antoine a une passion. Chaque jour ou presque, il tient un journal, qu’il veut parfois satirique. Il passe sa vie à documenter ce qu’il entend et ce qu’il voit. Photos, dessins, carnet de bord… Pendant des décennies, il écrit tout, esquisse des paysages, immortalise jusqu’aux plus petits détails. L’invention du tricycle, la découverte du cinéma, les transports modernes, la montée...
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