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Nos lecteurs ont la parole

Et si Ulysse revenait à Damas ?

Ce que « L’Odyssée » de Christopher Nolan révèle sur l’exil, le retour et le temps

Je suis sorti de la projection de L’Odyssée avec une question que Christopher Nolan ne pose jamais. Que se passe-t-il après le retour ?

Nous avons tous en tête l’image d’Ulysse affrontant la mer, défiant les dieux, survivant aux tempêtes pour retrouver Ithaque. Pourtant, ce n’est pas ce voyage qui m’a poursuivi en quittant la salle. C’est celui qui commence une fois le rivage atteint.

En rentrant chez moi, j’ai ouvert le site d’une compagnie aérienne. J’ai écrit Paris. Puis

Damas. Pendant quelques secondes, j’ai regardé l’écran sans vraiment chercher un billet. Je cherchais autre chose : la possibilité d’un retour.

Pendant quinze ans, ce geste ne m’avait jamais traversé l’esprit. Lorsqu’un pays vous est interdit, on finit par ne plus imaginer le chemin qui y conduit. L’impossible devient une habitude. On cesse même de vérifier s’il est toujours impossible.

Puis le régime de Bachar

el-Assad est tombé. La nouvelle est arrivée un soir, sur mon téléphone, entre deux messages sans importance. J’ai relu la phrase plusieurs fois avant d’y croire. Puis j’ai fait quelque chose que je n’avais pas fait depuis quinze ans : j’ai ouvert une carte de Syrie et j’ai cherché ma rue.

Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. Non par joie ni par peur, mais parce qu’une phrase tournait en boucle dans ma tête, aussi simple qu’elle était bouleversante : et si je pouvais rentrer ? Je ne vivais pas seulement loin de mon pays. Je vivais avec l’idée que je ne pourrais peut-être jamais y revenir. Le jour où cette impossibilité s’est fissurée, j’ai compris qu’elle avait silencieusement organisé une partie de ma vie. Je ne voulais pas encore rentrer. Je voulais savoir que je pouvais rentrer. Cette différence paraît infime. Elle est immense.

C’est alors que j’ai compris pourquoi le film de Nolan m’avait autant troublé. Nous lisons souvent L’Odyssée comme l’histoire d’un homme qui retrouve enfin sa maison. Je crois qu’elle raconte exactement l’inverse : ce que le temps fait aux hommes.

Lorsqu’Ulysse revient, il retrouve Ithaque. Mais il ne retrouve pas le monde qu’il a quitté. Son fils est devenu un homme. Son épouse a appris à vivre dans l’attente. Son royaume a continué d’exister sans lui. La véritable victoire d’Ulysse n’est pas d’avoir traversé la mer. C’est d’accepter que le temps, lui, n’a jamais cessé de traverser sa vie.

Longtemps, j’ai cru que l’exil se mesurait en kilomètres. Aujourd’hui, je crois qu’il se mesure en années. Les exilés emportent leur ville avec eux, puis passent des années à l’habiter intérieurement, à en polir les souvenirs comme on polit une pierre. Peu à peu, la mémoire ne conserve plus une ville : elle compose une œuvre.

Je suis cinéaste. Je sais qu’un film ne montre jamais la réalité telle qu’elle est. Il choisit, coupe, rapproche, efface, ralentit. La mémoire travaille de la même manière. Elle est notre premier monteur. Elle ne restitue pas le passé, elle le réécrit.

Je me demande parfois si je regrette réellement Damas, ou si je regrette le film que ma mémoire a réalisé à partir d’elle. Aujourd’hui, je me demande si ce qui me manque n’est pas une ville, mais une odeur : le jasmin. Il suffit parfois d’un parfum pour abolir quinze années.

Je ferme les yeux, et Damas réapparaît. Non la ville réelle, mais celle que ma mémoire a décidé de sauver. Une lumière de fin d’après-midi sur les pierres de la vieille ville. Une voix de Feyrouz qui s’échappe d’une fenêtre. Un vers de Nizar Kabbani qui revient sans prévenir. Le visage de ma mère.

Et pourtant, le désir demeure. J’imagine parfois mon retour. Non comme un héros, mais comme un inconnu. Marcher dans les ruelles de la vieille ville sans dire mon nom. M’arrêter devant la maison où j’ai grandi. Cueillir une poignée de jasmin. Respirer profondément. Non pour retrouver mon passé, mais pour vérifier qu’il a réellement existé.

Dans L’Odyssée, quand

Ulysse touche enfin le sol d’Ithaque, Athéna voile son visage d’un brouillard, le rend méconnaissable, même aux yeux des siens. Elle le protège, dit-on. Mais je me demande si elle ne fait que rendre visible une vérité plus profonde : Ulysse n’est déjà plus tout à fait celui qui est parti.

Je me surprends à me demander si moi aussi, je devrai un jour cacher mon visage en rentrant. Non pour tromper Damas, mais pour lui laisser le temps de me reconnaître. Et si c’était moi qui ne reconnaissais plus les lieux ? Si la ruelle de mon enfance avait rétréci, si la lumière n’avait plus la même couleur, si le jasmin lui-même avait changé de parfum sans que personne ne s’en aperçoive, sauf moi ?

Car ce qui m’effraie n’est pas que Damas ait changé. Les villes changent, c’est leur manière de rester vivantes. Ce qui m’effraie davantage, c’est une autre possibilité : que celui qui reviendra ne soit plus celui qui est parti.

J’espère qu’un jour un vol régulier reliera de nouveau Paris à Damas. Je regarderai la ville apparaître sous le hublot. Je ne sais pas si je reconnaîtrai Damas. Je ne sais pas non plus si Damas me reconnaîtra.

Mais je sais déjà que le véritable voyage ne reliera pas seulement Paris à Damas. Il reliera deux versions de moi-même. L’une est montée dans un avion avec la certitude qu’elle reviendrait un jour. L’autre a compris que l’on ne revient jamais au pays que l’on a quitté : on revient vers un pays qui a continué d’exister sans nous, tandis que nous continuions d’exister avec lui.

Ulysse a vaincu les dieux, la mer, la guerre. Mais il n’a jamais vaincu le temps, et personne ne le vainc. On peut traverser des océans, survivre à des tempêtes, échapper à des sirènes et à des cyclopes, et pourtant revenir dans une maison qui n’est plus tout à fait la sienne. Le temps ne se bat pas. Il attend. Et c’est lui seul, finalement, qui décide qui reviendra vraiment chez soi, et pour qui la maison restera à jamais un paradis perdu.

Moulham ABOU KHEIR

Cinéaste syrien en exil

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Ce que « L’Odyssée » de Christopher Nolan révèle sur l’exil, le retour et le temps Je suis sorti de la projection de L’Odyssée avec une question que Christopher Nolan ne pose jamais. Que se passe-t-il après le retour ? Nous avons tous en tête l’image d’Ulysse affrontant la mer, défiant les dieux, survivant aux tempêtes pour retrouver Ithaque. Pourtant, ce n’est pas ce voyage qui m’a poursuivi en quittant la salle. C’est celui qui commence une fois le rivage atteint. En rentrant chez moi, j’ai ouvert le site d’une compagnie aérienne. J’ai écrit Paris. Puis Damas. Pendant quelques secondes, j’ai regardé l’écran sans vraiment chercher un billet. Je cherchais autre chose : la possibilité d’un retour. Pendant quinze ans, ce geste ne m’avait jamais traversé l’esprit. Lorsqu’un...
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