Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

Et si Bachir Gemayel était encore vivant aujourd’hui ?

Il est toujours délicat de refaire l’histoire avec des « si ». Mais il est légitime de se demander ce qu’aurait fait Bachir Gemayel, s’il était encore parmi nous, face au Liban d’aujourd’hui : un État affaibli, une souveraineté longtemps contestée, une économie dévastée et un pays pris une nouvelle fois au piège des conflits régionaux.

Une chose paraît cependant certaine lorsqu’on relit ses discours et ses positions de 1982 : Bachir plaçait la souveraineté libanaise au-dessus de toute autre considération.

Dans son programme de reconstruction du Liban, il affirmait que toute solution devait commencer par la récupération de la souveraineté libanaise sur l’ensemble du territoire national et la restauration à l’État libanais de tous ses pouvoirs. Il insistait également sur la nécessité d’une armée libanaise suffisamment forte pour garantir l’intégrité territoriale du pays.

Mais réduire Bachir à un simple discours sur l’État serait également une erreur.

Car Bachir était un homme qui avait connu la guerre, les occupations, les incursions étrangères, l’effondrement de l’autorité publique et la nécessité, dans certaines circonstances, de prendre les armes pour défendre son pays.

C’est précisément pourquoi il est intéressant de se demander s’il aurait compris la résistance libanaise d’aujourd’hui.

On ne peut évidemment pas prétendre savoir exactement ce qu’aurait pensé Bachir Gemayel en 2026. Mais on peut essayer de comprendre sa logique à partir de ce qu’il a vécu et de ce qu’il disait.

Bachir savait ce que signifie vivre dans un pays dont l’État est incapable, à un moment donné, d’assurer seul la sécurité de son territoire et de sa population.

Il aurait donc probablement compris pourquoi une partie des Libanais considère la résistance comme une nécessité lorsque le pays est attaqué et que l’État paraît incapable d’assurer seul sa défense.

Comprendre cette réalité ne signifie pas nécessairement approuver toutes les décisions prises par la résistance, toutes ses alliances ou toutes ses méthodes. Mais cela signifie reconnaître une vérité historique : on ne peut pas comprendre la résistance libanaise sans comprendre les circonstances qui l’ont produite.

Bachir, qui avait lui-même pris les armes dans un Liban où l’État avait perdu le contrôle d’une partie de son territoire, aurait difficilement pu ignorer cette réalité.

Mais il aurait probablement posé une seconde question, encore plus fondamentale : comment transformer la résistance en souveraineté nationale ?

De la résistance à l’État

C’est probablement là que se serait trouvée la véritable pensée de Bachir.

Il aurait pu reconnaître la légitimité du sentiment de résistance et du droit à la défense du territoire, tout en considérant que cette force devait, à terme, s’inscrire dans une stratégie nationale placée sous l’autorité de l’État.

Autrement dit : comprendre la résistance ne signifie pas renoncer à l’État. Au contraire.

L’objectif ultime devrait être que l’État libanais soit suffisamment fort pour protéger lui-même chaque centimètre de son territoire et chaque citoyen.

La véritable question qu’il aurait probablement posée n’aurait donc pas seulement été : « Pourquoi résister ? » Mais : « Qui décide au nom du Liban ? » Et cette question rejoint finalement toute sa conception de la souveraineté.

Pour Bachir, le problème n’aurait pas été de savoir si le Liban avait le droit de se défendre. Il aurait été de savoir qui détient la décision nationale de faire la guerre, de négocier la paix et de définir la politique étrangère du pays.

La réponse aurait probablement été claire : l’État libanais.

Le Liban ne peut être le champ de bataille de personne

Bachir avait compris, au milieu de la guerre civile, une vérité qui reste malheureusement actuelle : le Liban ne pouvait retrouver la paix tant que son territoire servait de terrain d’affrontement aux puissances régionales.

S’il était vivant aujourd’hui, il aurait probablement refusé que le Liban devienne la base avancée de l’Iran, une zone tampon pour Israël ou le protectorat de quelque autre puissance.

Il aurait voulu que Beyrouth parle au nom du Liban, et non au nom d’un axe régional.

Mais cela ne signifie pas qu’il aurait demandé aux Libanais de rester désarmés face à une menace.

Il aurait probablement cherché à concilier résistance, dissuasion, diplomatie et construction de l’État, plutôt que de présenter ces notions comme nécessairement contradictoires.

Il aurait peut-être dit aux Libanais : « Défendez votre pays lorsqu’il faut le défendre, mais ne laissez jamais quelqu’un d’autre décider quand votre pays doit faire la guerre. »

La paix ne serait

pas une capitulation

Bachir n’était pas un pacifiste naïf. Il connaissait la guerre et savait que la paix ne peut être durable lorsqu’elle est imposée à une partie qui estime que ses droits, sa sécurité ou son territoire sont menacés.

Mais il avait également compris que la guerre permanente détruit précisément ce que l’on cherche à défendre : le pays, son économie, ses institutions et sa population.

C’est pourquoi il est plausible qu’il aurait aujourd’hui recherché une sortie politique au conflit.

Il aurait probablement considéré que la paix ne serait pas une reddition du Liban, mais un instrument au service de sa souveraineté.

Une paix négociée par un Liban souverain.

Une paix qui ne serait ni capitulation ni soumission.

Une paix qui permettrait de garantir les frontières, de défendre les droits libanais et de rendre à l’État sa pleine capacité de décision.

Et Israël ? C’est probablement ici que toute lecture simpliste de Bachir devient impossible. On ne peut évidemment pas savoir quelle position exacte il aurait adoptée aujourd’hui. Mais on peut observer ce qu’il cherchait à accomplir à la fin de sa vie : mettre fin à la guerre, restaurer l’autorité de l’État libanais et trouver une issue politique permettant au Liban de retrouver sa souveraineté.

Les négociations libano-israéliennes de l’époque ont d’ailleurs débouché, sous la présidence d’Amine Gemayel, sur l’accord du 17 mai 1983, qui visait notamment à mettre fin à l’état de guerre et à organiser le retrait israélien.

Il serait donc raisonnable de penser que Bachir, s’il avait survécu, aurait probablement privilégié aujourd’hui une négociation directe, ferme et pragmatique, plutôt que la poursuite indéfinie d’une guerre dont le Liban paie le prix.

Il aurait probablement défendu deux principes simultanément : aucune souveraineté étrangère sur le Liban ; aucune guerre menée au nom du Liban sans décision nationale libanaise.

La paix avec Israël ne signifierait donc pas nécessairement, à ses yeux, renoncer aux droits du Liban. Elle pourrait au contraire être considérée comme un moyen de garantir les frontières, de défendre les intérêts libanais et de permettre à l’armée libanaise de reprendre pleinement son rôle.

Mais il aurait aussi demandé des comptes aux Libanais.

Peut-être aurait-il commencé par rappeler une évidence que nous avons oubliée : le Liban appartient aux Libanais.

Ni Washington, ni Paris, ni Téhéran, ni Damas, ni Tel-Aviv ne peuvent décider seuls de son avenir.

Mais il aurait probablement aussi demandé aux Libanais de regarder leur propre responsabilité en face. Car la souveraineté ne consiste pas seulement à demander aux autres de respecter le Liban. Elle exige que les Libanais eux-mêmes acceptent de reconstruire un État capable d’imposer la loi à tous, sans exception : une armée forte, une justice indépendante, des institutions efficaces, une administration qui fonctionne.

Un État capable de protéger aussi bien le chrétien de Beyrouth que le chiite du Sud, le sunnite de Tripoli que le druze de la Montagne.

Le projet de Bachir ne pouvait avoir de sens que si le Liban redevenait un État pour tous les Libanais.

Bachir aujourd’hui : moins de slogans, plus d’État

Qu’aurait-il pensé du Liban actuel ? Peut-être aurait-il été déçu de constater que, plus de quarante ans après ses discours sur la souveraineté, nous discutons encore de la même question fondamentale : qui possède la décision nationale ?

Mais il aurait probablement aussi compris que l’histoire offre parfois des fenêtres qu’il faut savoir saisir.

Les discussions actuelles entre le Liban et Israël peuvent précisément offrir au Liban l’occasion de transformer une confrontation militaire en processus politique.

Bachir aurait probablement compris que la force militaire seule ne suffit pas à construire un État, tout comme la diplomatie seule ne suffit pas à garantir la souveraineté. La véritable force d’un pays réside dans sa capacité à réunir les deux.

Une armée capable de défendre le territoire, un État capable de décider, une diplomatie capable de négocier et des institutions capables de garantir la justice.

La question n’est donc pas de savoir si Bachir Gemayel aurait été pour ou contre la résistance actuelle. Personne ne peut répondre honnêtement à cette question. La véritable question est : qu’aurait-il voulu faire de cette résistance ?

Il est plausible qu’il aurait voulu qu’elle devienne un jour inutile – non pas parce que le Liban aurait renoncé à se défendre, mais parce que l’État libanais serait enfin devenu assez fort pour assurer lui-même la défense du pays.

Il aurait pu comprendre la résistance sans accepter que le Liban devienne éternellement un champ de bataille pour les autres.

Il aurait pu reconnaître le droit des Libanais à se défendre sans accepter que la décision nationale soit définitivement soustraite à l’État.

Et il aurait probablement fait la distinction entre la résistance comme nécessité historique et la résistance comme système politique permanent.

La première peut naître de la faiblesse de l’État. La seconde risque, si elle devient permanente, d’empêcher justement la reconstruction de cet État.

C’est peut-être là que se trouve aujourd’hui la véritable synthèse entre les deux Liban qui s’opposent depuis des décennies : reconnaître le droit à la résistance lorsqu’il est nécessaire, tout en travaillant inlassablement à construire un État qui n’aura plus jamais besoin de déléguer sa souveraineté à qui que ce soit.

Bachir n’aurait probablement pas demandé aux Libanais de choisir entre la résistance et l’État. Il leur aurait demandé de faire en sorte que la résistance finisse par devenir l’État, et que l’État soit enfin capable de défendre le Liban.

Car au fond, son projet dépassait les slogans, les appartenances et les alliances du moment. Il s’agissait de rendre aux Libanais leur pays.

Un Liban souverain.

Un Liban maître de son territoire.

Un Liban maître de ses décisions.

Un Liban capable de vivre en paix sans jamais renoncer à sa dignité.

Et surtout, un Liban où aucun citoyen ne serait obligé de choisir entre sa sécurité et son État.

Le Liban doit appartenir à l’État libanais, et l’État libanais doit appartenir à tous ses citoyens.

C’est peut-être la véritable question que la mémoire de Bachir Gemayel nous pose aujourd’hui : qu’avons-nous fait de ce Liban souverain dont il rêvait ?

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il est toujours délicat de refaire l’histoire avec des « si ». Mais il est légitime de se demander ce qu’aurait fait Bachir Gemayel, s’il était encore parmi nous, face au Liban d’aujourd’hui : un État affaibli, une souveraineté longtemps contestée, une économie dévastée et un pays pris une nouvelle fois au piège des conflits régionaux.Une chose paraît cependant certaine lorsqu’on relit ses discours et ses positions de 1982 : Bachir plaçait la souveraineté libanaise au-dessus de toute autre considération.Dans son programme de reconstruction du Liban, il affirmait que toute solution devait commencer par la récupération de la souveraineté libanaise sur l’ensemble du territoire national et la restauration à l’État libanais de tous ses pouvoirs. Il insistait également sur la...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut