Le patriarche Élias Hoayek ne fut pas seulement un dignitaire ecclésiastique placé au cœur de l’histoire. Il fut un homme d’État, convaincu que le destin d’un peuple dépend d’un territoire viable, d’institutions durables et d’une souveraineté réelle. Son projet politique prit forme dans l’épreuve, au milieu de la faim, de la guerre et de l’effondrement d’un monde.
La famine qui ravagea le Mont-
Liban entre 1915 et 1918 fut pour lui une révélation politique. Le blocus maritime, les réquisitions ottomanes, la désorganisation des échanges, les invasions de sauterelles et l’isolement économique plongèrent la population dans une misère sans précédent. Des villages furent décimés, et la montagne, autrefois refuge, devint prison.
Hoayek comprit alors une vérité que les discours identitaires dissimulent volontiers : une communauté ne survit pas durablement par la seule force de ses convictions ou de sa foi. Elle survit lorsqu’elle possède les moyens matériels, économiques et institutionnels de maîtriser son destin. Le moutassarifiyat du Mont-
Liban avait offert aux chrétiens de la montagne une relative autonomie. Mais il demeurait enclavé, privé de grandes plaines agricoles, dépourvu de ports importants et dépendant de l’extérieur. Il constituait un compromis administratif ; il ne constituait pas encore un État viable.
À la Conférence de la paix de Paris, en 1919, Élias Hoayek réclama donc un Liban indépendant intégrant Beyrouth, Tripoli, Saïda, Tyr et la Békaa. Il défendait une conception concrète de la souveraineté : un pays ne vit pas de symboles mais de ressources, d’accès à la mer, de terres cultivables et d’institutions capables d’administrer l’ensemble de son territoire. Son choix comportait pourtant un risque considérable. L’intégration de régions majoritairement musulmanes modifiait l’équilibre démographique du futur Liban, réduisait la prépondérance maronite et transformait leur refuge historique en une société pluraliste, plus vaste et plus difficile à gouverner.
Mais le patriarche préféra une communauté moins dominante dans un État viable à une majorité enfermée dans un territoire fragile. Il sacrifia une sécurité démographique immédiate à la possibilité d’une nation durable. Peu de dirigeants acceptent d’abandonner un avantage communautaire présent au profit d’un intérêt national encore incertain.
Il serait anachronique d’en faire un théoricien contemporain de la laïcité. Sa pensée demeurait marquée par son époque, son appartenance ecclésiale et le rôle historique de la France auprès des chrétiens d’Orient. Mais il avait compris que la survie des maronites ne pouvait reposer éternellement ni sur leur domination ni sur une protection étrangère. Elle dépendrait de la solidité d’un État commun.
La France joua un rôle décisif. Le Grand Liban ne fut ni la création exclusive du patriarche ni le simple présent d’une puissance mandataire. Il naquit de la rencontre entre une volonté libanaise, l’effondrement de l’Empire ottoman et les intérêts français au Levant.
Lorsque le général Gouraud proclama le Grand Liban, le 1er septembre 1920, au Palais des Pins, Élias Hoayek pouvait contempler l’aboutissement territorial de son combat. Mais une frontière ne suffit pas à faire une nation. Elle n’en dessine que la possibilité. Ernest Renan écrivait qu’une nation est « un plébiscite de tous les jours ». Encore faut-il que ce consentement soit soutenu par la justice, la citoyenneté et la primauté du droit, et que les institutions cessent d’être les instruments des communautés, des familles et des partis.
Un siècle plus tard, la géographie voulue par Hoayek subsiste ; l’État qu’il espérait, lui, demeure inachevé.
La faillite libanaise n’est plus territoriale. Elle est politique, morale et institutionnelle. L’administration a été soumise aux clientèles, les services publics distribués comme des faveurs, le droit négocié selon les rapports de force. La citoyenneté s’est effacée devant les appartenances confessionnelles. L’État, qui devait dépasser les communautés, est devenu le butin qu’elles se partagent.
La Constitution proclame que l’abolition du confessionnalisme politique constitue un objectif national. Pourtant, celui-ci n’a pas été dépassé : il a été perfectionné, institutionnalisé et transformé en système de reproduction des élites.
C’est ici que la mémoire d’Élias Hoayek cesse d’être rassurante et devient accusatrice.
Les maronites aiment l’appeler le père du Grand Liban. Ils célèbrent son nom, invoquent son héritage et honorent sa béatification. Mais que vaut la vénération d’un fondateur lorsque son œuvre est défaite par ceux qui se prétendent ses héritiers ?
Combien de dirigeants maronites ont réellement placé l’État au-dessus du parti, la loi au-dessus du chef, la compétence au-dessus du clientélisme et l’intérêt national
au-dessus de l’obsession communautaire ? Combien ont compris que protéger les chrétiens ne consiste pas à affaiblir l’État pour préserver des privilèges, mais à bâtir un État assez fort pour que nul citoyen n’ait besoin d’un protecteur ?
Hoayek avait accepté que les maronites soient moins nombreux dans un Liban plus grand. Ses héritiers ont souvent préféré préserver leur influence dans un Liban plus faible. Il avait conçu l’État comme une institution supérieure aux communautés. Ils l’ont réduit à une table de négociation entre clans. Il avait demandé un pays ouvert sur la mer et sur le monde. Ils ont produit une République repliée sur ses peurs, ruinée par ses oligarchies et suspendue aux décisions de l’étranger.
Alors, maronites, la question ne peut plus être esquivée. Qu’avez-vous fait de la vision de Hoayek ? Qu’avez-vous fait de cet État qu’il avait voulu assez vaste pour vivre, assez pluraliste pour devenir une nation et assez souverain pour n’appartenir à personne ?
Aujourd’hui, vous béatifiez l’homme. Il vous reste encore à mériter le fondateur. Car il vous avait légué un État en devenir. Vous lui avez rendu un pays en déclin.
Et moi, face à votre inconscience, votre ignorance et votre arrogance, j’assiste à vos bouffonneries et comédies implorant le Bon Dieu, par l’intercession du patriarche Hoayek ainsi béatifié, de retrouver le Liban que Sa Sainteté a espéré !
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