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Points de vue - Commémoration - Explosion Au Port De Beyrouth

Renvoi du dossier devant les juridiction pénales: l’appel des familles des victimes du 4-Août

Six ans après l’explosion du port de Beyrouth, l’enquête nationale est achevée, mais aucun délai ne court


Renvoi du dossier devant les juridiction pénales: l’appel des familles des victimes du 4-Août

Un panneau indiquant la rue des Victimes du 4-Août, le 4 juillet 2026, devant le port de Beyrouth, lieu de l’explosion qui a fauché la vie de plus de 235 personnes le 4 août 2020. Photo Matthieu Karam/L’Orient-Le Jour

Beyrouth, le 4 août 2026

Le 4 août 2020, à 18h07, nous avons perdu les personnes que nous aimions le plus. Des enfants et des parents, des époux et des épouses, des pompiers qui couraient vers le port quand tout le monde le fuyait. L’explosion qui a tué plus de 220 personnes, en a blessé 7 000 autres et a laissé plus de 150 personnes handicapées à vie n’était pas un accident. Elle était la conséquence prévisible de milliers de tonnes de nitrate d’ammonium laissées à l’abandon au cœur de notre capitale, au su des plus hauts responsables de l’État.

Pendant six ans, on nous a demandé d’attendre. Nous avons attendu quand le premier juge d’instruction a été écarté pour avoir osé convoquer des ministres. Nous avons attendu quand son successeur, le juge Tarek Bitar, croulait sous des dizaines de recours déposés par les hommes mêmes qu’il cherchait à interroger, pendant que l’instruction restait suspendue des années durant, pendant que des responsables politiques qui nous devaient des réponses s’abritaient derrière des immunités écrites par leurs soins. Nous avons enterré nos proches deux fois : une dans la terre, et une sous la paperasse d’un État résolu à se protéger lui-même.

Puis, en mars dernier, une chose à laquelle nous avions presque cessé de croire est arrivée. L’enquête nationale a été achevée. Le dossier, qui met en cause quelque soixante-dix responsables et officiers, est arrivé sur le bureau du procureur général, Ahmad Rami el-Hajj.

Une impunité par épuisement

On nous a dit que c’était une percée, et c’en était une. Nous la saluons. Mais voici ce qu’on ne nous a pas dit : rien n’oblige le procureur à achever son examen dans un quelconque délai. Le dossier doit revenir accompagné de l’avis d’el-Hajj avant que le juge Bitar puisse le renvoyer devant les juridictions pénales. D’ici là, la redevabilité est à l'arrêt. Les résultats de l’enquête peuvent rester dans un tiroir d’el-Hajj pendant un mois, ou une décennie. Au Liban, nous savons ce qu’il advient des dossiers qui restent dans les tiroirs : ils prennent la poussière jusqu’à ce que le monde oublie, et l’impunité l’emporte.

Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que cette affaire ne connaisse pas cette fin. Nous ne sommes pas des juristes ; nous sommes des familles en quête de vérité. Mais nous comprenons une chose simple : une enquête qui ne se transforme jamais en procès, c’est une redevabilité refusée ; une impunité par épuisement.

Notre deuil n’est pas confiné au Liban. Des ressortissants de Syrie, d’Égypte, d’Éthiopie, du Bangladesh, des Philippines, du Pakistan, de Palestine, des Pays-Bas, du Canada, d’Allemagne, de France, d’Australie et des États-Unis sont morts ou ont été terriblement blessés ce soir-là. Heureusement, il y a des gouvernements qui n’ont pas détourné le regard. Des experts français en criminalistique ont atterri dès le lendemain de l’explosion, et l’information judiciaire ouverte en France a partagé ses conclusions avec le juge Bitar. En 2023, l’Australie s’est exprimée devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies au nom de trente-huit États pour exiger une enquête « rapide, indépendante, impartiale, crédible et transparente ». Les diplomates de ces pays et d’autres encore ont porté le deuil à nos côtés chaque mois d’août, avec une bienveillance que nous n’oublierons pas.

Et la justice libanaise n’est pas la seule à être saisie. À Londres, la Haute Cour a déjà jugé responsable la société propriétaire du nitrate d’ammonium pour les morts et les dégâts causés. Aux États-Unis, une procédure contre l’entreprise qui a affrété le navire suit son cours devant les tribunaux. Des plaintes pénales ont été déposées en Allemagne et en Belgique, et le propriétaire du navire lui-même a été arrêté en Bulgarie en septembre dernier.

Nous ne lâcherons rien

À la communauté internationale, nous disons : l’enquête libanaise que vous avez réclamée est achevée, mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Nous vous demandons de continuer à soulever la question de l'état d'avancement du dossier dans chaque discussion sur le soutien aux institutions du Liban, de poser la question à chaque rencontre avec des responsables libanais, jusqu’à ce qu’il y ait un procès. Nos proches étaient vos concitoyens, vos collègues, vos amis et vos familles.

Aux responsables nommément cités dans ce dossier, nous disons : nous ne lâcherons rien. Nous avons compté plus de deux mille jours, et nous continuerons de compter chaque jour.

Antonia Mulvey, directrice exécutive de Legal Action Worldwide – qui représente des victimes et des rescapés depuis les premières étapes de l’instruction – le dit sans détour :« L’achèvement de l’enquête est une étape majeure, mais personne n'a encore été tenu de rendre des comptes pour ce qui s'est passé le 4-Août. Ce qui sépare désormais les victimes d’un procès, ce ne sont plus les preuves, c’est la volonté. Les victimes ont droit à une procédure sans retard injustifié, et chaque mois de silence érode ce droit. Les responsables doivent répondre de leurs actes, quel que soit leur rang. »

Aujourd'hui, nous en appelons au procureur général, en tant que garant de l'intérêt public, pour qu'il rende son avis sur le dossier du port de Beyrouth sans plus attendre, afin que le juge d’instruction puisse le renvoyer devant les juridictions pénales. Six années se sont écoulées sans qu'aucun renvoi devant les juridictions pénales n'ait eu lieu.

Aucune justice ne nous rendra jamais ce que nous avons perdu, mais nos proches méritent la vérité sur ce qui s’est réellement passé le 4 août 2020.

Les signataires :

Familles des victimes qui ont perdu leur vie ou ont été terriblement blessés par l'explosion :

Élie Bou Saab – Père de Joe Bou Saab ; Peter Bou Saab – Frère de Joe Bou Saab ; Nazih el-Adm – Père de Krystel el-Adm ; Georges Fares – Père de Sahar Fares ; Maria Fares – Sœur de Sahar Fares ; Nagham Fares – Sœur de Sahar Fares ; Nabiha Nasr – Mère de Sahar Fares ; Mariana Fodoulian – Sœur de Gaia Fodoulian ; Antonella Hitti – Sœur de Najib Hitti ; Bechara Hitti – Père de Najib Hitti ; Charbel Hitti – Frère de Najib Hitti ; Rita Hitti – Mère de Najib Hitti ; Georges Hitti – Père de Charbel Hitti ; Karlen Hitti – Femme de Charbel Karam / Sœur de Charbel Hitti ; Ralph Hitti – Frère de Charbel Hitti ; Sanaa Karam – Mère de Charbel Hitti / Sœur de Charbel Karam ; Wadad Karam – Mère de Charbel Karam ; Lara Hojaiban – Fille de Yagoda Majkic Hojaiban ; Mireille Khoury – Mère d’Elias Khoury ; Laura Kfouri – Sœur de Carmen Khoury Sayegh ; David Mallahi – Frère de Ralph Mallahi ; Élie Mallahi – Père de Ralph Mallahi ; Nancy Noun – Sœur de Joe Noun ; Tony Noun – Père de Joe Noun ; William Noun – Frère de Joe Noun ; Zeina Sawma – Mère de Joe Noun ; Sarah Copland – Mère d’Isaac Oehlers ; Craig Oehlers – Père d’Isaac Oehlers ; Cécile Roukoz – Sœur de Joseph Roukoz.

Beyrouth, le 4 août 2026Le 4 août 2020, à 18h07, nous avons perdu les personnes que nous aimions le plus. Des enfants et des parents, des époux et des épouses, des pompiers qui couraient vers le port quand tout le monde le fuyait. L’explosion qui a tué plus de 220 personnes, en a blessé 7 000 autres et a laissé plus de 150 personnes handicapées à vie n’était pas un accident. Elle était la conséquence prévisible de milliers de tonnes de nitrate d’ammonium laissées à l’abandon au cœur de notre capitale, au su des plus hauts responsables de l’État.Pendant six ans, on nous a demandé d’attendre. Nous avons attendu quand le premier juge d’instruction a été écarté pour avoir osé convoquer des ministres. Nous avons attendu quand son successeur, le juge Tarek Bitar, croulait sous des dizaines de recours...
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