Les membres de Gatto, groupe libanais qui fait se télescoper dabké, « chaabi » et énergie punk. Photo fournie par le groupe
Le nom est né d’une plaisanterie qui, à elle seule, disait déjà tout du groupe. « Gatto » vient de « gâteau ». Mais au Liban, la prononciation se plie naturellement à l’oreille locale : « gâteau » devient « gatto », avant de glisser un peu plus loin vers « ghetto », avec tout ce que le mot charrie de rues et de quartiers, ceux-là mêmes que le groupe raconte dans ses chansons.
« Nous l’avons appelé ‘‘Gatto’’ parce que, d’abord, le gâteau, c’est la fête, explique à L’Orient-Le Jour Noor Aboud, le chanteur du groupe. Il y en a toujours un lors d’une célébration, et nous faisons une musique festive. En même temps, beaucoup de gens entendent ‘‘ghetto’’, et cela fonctionne aussi. »
Ce double sens accompagne le groupe partout. Sa musique est festive et furieuse à la fois : les airs de mariage y percutent l’énergie du punk, les rythmes de dabké et de chaabi passent à travers la distorsion, dans un déferlement de cuivres et de sueur. Lors d’un récent concert au festival Rumman, à Tripoli, cette contradiction est devenue presque physique. Sur scène, Noor se contorsionne et jette son corps tout entier dans la musique. Ses longs cheveux volent dans tous les sens tandis qu’il se renverse en arrière sous les cris du public. Autour de lui, le saxophoniste Taym Safsafi et le trompettiste Aboudi Salamé lancent dans la salle des mélodies acérées, pendant que le bassiste Kifah Hassan et le batteur Rany Kantar installent une pulsation implacable. Au clavier, Waël Aridi tient l’ensemble avec des sonorités d’orgue qui donnent au concert l’atmosphère d’une vieille cassette de mariage libanais dont le rock aurait pris possession.
Au fil des morceaux, le public a déjà perdu tout contrôle. « D’habitude, dès la troisième chanson, les gens se mettent à danser de manière hystérique », avait prévenu Noor avant le concert.
Des autoroutes plutôt que des montagnes
Gatto s’est formé avant la dernière guerre entre Israël et le Hezbollah en 2024, au gré de séances d’improvisation entre ses membres. Il n’y avait ni stratégie précise ni plan préétabli. Ils ont simplement continué à expérimenter, jusqu’à ce qu’un son émerge de lui-même.
« Nous nous retrouvons pour improviser jusqu’à ce que le son se révèle », se souvient Noor. Rany et Noor se connaissaient déjà grâce au programme de formation de Metro al-Madina, qui initie de jeunes artistes au rythme, à l’interprétation, au mouvement et au travail scénique. Taym avait participé à un précédent cycle du même programme. Peu à peu, d’autres musiciens les ont rejoints, chacun apportant au mélange son propre univers. « Nous venons tous d’horizons différents, explique Rany, le batteur de Gatto. Chacun a ses préférences et apporte quelque chose de son style, de son parcours. Et de tout cela naît le résultat. »
Le son qu’ils ont façonné puise dans un genre dont nombre de musiciens de la scène alternative libanaise continuent pourtant de se tenir à distance : le chaabi et la dabké.
« La première chose que nous avons remarquée à nos débuts, c’est que nous aimions tous les deux la musique chaabi, raconte Noor. Même ceux qui jouent de la musique alternative s’y intéressent. » Leurs paroles, elles, tournent le dos au romantisme policé souvent associé à la musique libanaise. Noor décrit leurs chansons comme autant de petites scènes de cinéma. « Certains chantent les montagnes et les vallées, dit-il. Nous, nous n’avons rien de tout cela. Toutes nos chansons se déroulent sur des autoroutes ou dans des ruelles. Elles parlent de quelqu’un qui se fait voler alors qu’il est à moto, d’expériences de la vie. »
Cette réalité irrigue directement leur premier single, Eli ‘Alayk Floos (« Tu me dois de l’argent »). En surface, le morceau a tout d’une histoire légère : quelqu’un réclame son argent à un ami qui ne cesse de se dérober. Au Liban, la métaphore s’impose aussitôt. L’ami devient la banque ; l’argent disparu, l’épargne bloquée de la population depuis l’effondrement financier.
« Les paroles parlent d’un ami qui ne rend pas l’argent qu’il a pris. Au Liban, cet ami pourrait être la banque », explique Noor. Si la chanson fonctionne, c’est parce que Gatto n’assène jamais son message politique. Le groupe enfouit la frustration dans le rythme et la répétition, transformant la colère collective en une musique sur laquelle il devient possible de danser. « On pose des paroles tristes ou de l’angoisse sur une musique dansante, ajoute le musicien. Les gens dansent et s’amusent au rythme de ce que nous traversons chaque jour. »
Étirer le genre jusqu’à la rupture
Voir Gatto sur scène rappelle le rapport que Tom Morello, le guitariste de Rage Against the Machine, entretient avec son instrument : cette manière de le pousser dans ses retranchements, jusqu’à lui faire produire des sons que personne n’aurait imaginés.
Gatto soumet les genres musicaux au même traitement. Le groupe s’empare des fondements de la dabké et du chaabi pour les entraîner vers des territoires nouveaux. Les cuivres et les bois, traditionnellement associés au jazz, se glissent dans les gammes orientales. Les lignes d’orgue oscillent entre musique de mariage et rock psychédélique. De lourdes ruptures surgissent soudain au cœur des rythmes dansants. « Au Liban, ceux qui jouent des cuivres aiment généralement le jazz ou le blues, explique Noor. Chez nous, c’est tout le contraire : notre section de cuivres maîtrise les maqams orientaux. »
Rien n’est laissé au hasard. Jusqu’au choix des instruments, tout procède de cette démarche. « C’est ainsi que nous concevons les cuivres », explique au cours de la discussion Taym Safsafi, saxophoniste et membre de Gatto. Waël Aridi, le claviériste, précise : « Même le clavier est utilisé comme un orgue, et non comme un synthétiseur. Le choix des instruments est très intentionnel. »
Leur musique ne sonne jamais clinique ni trop produite. Si elle demeure aussi vivante, c’est peut-être parce que les membres du groupe eux-mêmes semblent sans cesse surpris par les directions que prennent leurs morceaux. « Si nous nous contentons de reproduire les formules de la dabké, nous avons l’impression de nous répéter, souligne Noor. Alors nous mélangeons les styles pour continuer à nous amuser avec les chansons. »
« Il faut que les gens nous connaissent »
Pour l’heure, Gatto évolue encore dans le circuit musical underground libanais : salles indépendantes, petits festivals et public qui s’élargit peu à peu par le bouche-à-oreille, de Beyrouth à Tripoli. Mais la reconnaissance commence déjà à rattraper ses membres dans leur quotidien. « Chaque fois que je vais à Tripoli, deux ou trois personnes m’arrêtent dans la rue », raconte la voix du groupe.
Le groupe n’a pour l’instant publié qu’un single et continue d’affiner plusieurs autres morceaux. Ses membres répètent chaque semaine, jonglant entre travail indépendant, études et petits boulots pour maintenir le projet en vie. « C’est vraiment très difficile, reconnaît Kifah. Les emplois du temps… Nous en parlions justement. Quand on joue dans un groupe, il faut se retrouver toutes les semaines. On ne peut pas tenir ce rythme si on n’est pas amoureux du projet. » Rany renchérit aussitôt : « Nous nous sommes engagés corps et âme dans la musique. Nous sommes passionnés par ce que nous faisons. »
Financièrement, le projet n’a guère de sens. Émotionnellement, il semble déjà plus vaste que les salles qui l’accueillent. À la fin de l’entretien, Aboudi résume leur ambition avec une tranquille assurance : « Nous arrivons. Lentement, mais sûrement. »