Cette photographie prise le 21 juillet 2026 montre des filles afghanes passant leurs examens de mi-trimestre dans une école primaire de Kaboul. Photo AFP
23 mars 2022. Une fille se réveille très tôt, même si l’école n’est pas loin et ses affaires sont prêtes depuis la veille. Elle semble avoir hâte d’arriver en classe. Son état d’esprit est différent de celui qui accompagne les rentrées scolaires auxquelles nous sommes habitués, avec une pause qui se termine et l’envie d’avoir encore un jour de libre. Car la situation, à Kaboul, est bien plus compliquée que ça.
Avec le départ des forces occidentales et la reprise du pouvoir par les talibans en août 2021, la possibilité de poursuivre ses études n’était pas acquise. Elle a donc poussé un soupir de soulagement quand, juste trois jours avant, le « ministère de facto de l’Éducation a diffusé une déclaration (…) annonçant que toutes les écoles rouvriraient après la fin des vacances d’hiver ».
C’est un mercredi. Elle sort de bonne heure et, comme d’autres élèves dans la capitale, reprend « le chemin du lycée ». Après plusieurs mois, les revoilà : ses camarades, les profs, un espoir tangible de continuer à construire son futur. Tout semble aller bien, même si la réalité a l’air d’un rêve dont l’on a peur de se réveiller. Les fondamentalistes essaient de montrer une image plus modérée que dans le passé, mais c’est difficile de leur faire confiance. L’on a écouté ceux qui ont connu leur régime entre 1996 et 2001 : la frustration des individualités et des relations sociales par le biais de règles oppressives, l’emprisonnement des femmes dans un rôle presqu’invisible, un système rigide figé par la répression. Pourquoi les choses devraient s’avérer différentes cette fois ? Quelqu’un de méfiant - ou simplement réaliste - pourrait interpréter les mots parfois conciliants des talibans comme un léger camouflage pour obtenir la « reconnaissance internationale » dont ils sont « toujours en panne », nonobstant la « relation formelle » établie avec eux à travers la résolution approuvée par le « Conseil de sécurité » peu de jours avant et prorogeant d’un an « le mandat de la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan ».
Quand le droit d’apprendre est nié
Ce jour-là, en tout cas, l’on garde un certain optimisme. La leçon va commencer. Tout le monde a l’air concentré, comme si l’on voulait rattraper le temps perdu et des choses que l’on risque de ne plus pouvoir apprendre. Car, dans certaines situations, les droits peuvent retrouver une attention qu’ils risquent de perdre quand nous nous y habituons, en oubliant qu’ils ont coûté de longues luttes et qu’il faut vigiler pour que leur position reste solide. Quant à l’instruction, elle ne fait pas exception.
Elle est incluse dans la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne (art. 14) et la Déclaration universelle des droits de l'homme (art. 26) met en évidence son rôle dans le « plein épanouissement de la personnalité humaine ». En faisant référence à quelques états membres de l’UE, l’on peut constater, par exemple, que la Constitution de la Belgique (art. 24) reconnaît le « droit à l'enseignement » et que l’« accès » à ce dernier « est gratuit jusqu'à la fin de l'obligation scolaire ». En Espagne, la Constitución (art. 27) affirme un « droit » généralisé « à l’éducation ». Ensuite, elle rend une partie du parcours scolaire « obligatoire et gratuite », tout comme le fait la Costituzione della Repubblica Italiana (art. 34) après avoir déclaré que l’« école est ouverte à tout le monde ». En France, « l'égal accès […] à l'instruction » est constitutionnellement garanti, avec celui « à la formation professionnelle et à la culture » (préambule de la Constitution française de 1946, repris par celle de 1958).
Cependant, à Kaboul, les choses ne suivent pas la même logique. Le 23 mars 2022, alors qu’une élève vient d’ouvrir son livre, quelqu’un frappe à la porte. La consigne est claire : les « filles » doivent « rentrer chez elles ».
Dans le pays, « la fermeture des collèges et lycées pour les » étudiantes est décrété « quelques heures seulement après leur réouverture ». À la fin de l’année, les « universités » leur sont également « interdites » sous prétexte d’un non-respect présumé du « code vestimentaire » et - dans une partie des campus - de la séparation entre « les hommes et les femmes ».
Est-ce si surprenant ? Probablement non. Au moins dans un contexte où les « talibans » ont trouvé plusieurs manières de durcir « les restrictions à la liberté des femmes », comme l’imposition du « port en public de la burqa » et la suggestion - pour utiliser un euphémisme - de « rester à la maison » si « elles n'ont pas d'importante tâche à effectuer à l'extérieur ».
L’Afghanistan occupe la dernière place (numéro « 146 ») dans le classement proposé par le Global Gender Gap Report 2023, en s’avérant « le seul pays où » le « score » relatif à l’« educational gender parity » est inférieur à « 50 % » et le « sous-index » concernant l’émancipation politique est à « 0 % » de « parity score ».
Quant à la possibilité de faire des études, comme un rapport d’Amnesty International l’explique, à la « fin de l’année » 2022, « les femmes et les filles se sont retrouvées cantonnées à l’enseignement primaire ». En outre, elles « avaient de moins en moins la possibilité d’accéder librement aux autres espaces publics » et étaient obligées de « se faire accompagner d’un chaperon (mahram) pour toute sortie hors du domicile ». Clairement, ce ne sont que quelques-unes des mesures mises en place par un régime qui bafoue les droits de la population tout entière, censure la presse et arrête les journalistes, impose « la conversion du système judiciaire aux principes religieux de la charia » et démantèle « des anciennes structures gouvernementales » comme le « ministère des Affaires de la femme » (remplacé avec « le ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice ») et la « Commission indépendante des droits de l’homme en Afghanistan ».
Situation économique très précaire
Un État où, en 2022, selon le « Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU, 97 % » des personnes « vivait dans la pauvreté, contre 47 % en 2020 », dans un cadre économique rendu encore plus précaire par des facteurs comme l’isolement international, le « gel des réserves […] en monnaies étrangères et la réduction de l’aide au développement », la « sécheresse, les crues soudaines, les séismes et d’autres catastrophes naturelles ».
Un compte-rendu publié en 2023 par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) nous informe du fait que le produit intérieur brut a subi une « contraction en 2021 » de 20,7 % et qu’une diminution ultérieure de 3,6 % aurait eu lieu « en 2022 ». Avec un « PIB » d’environ « 14,3 milliards de dollars en 2021 » et plus de « 40 millions d’habitants », le pays aurait un « revenu par tête » parmi les « plus bas (…) dans le monde ». En outre, l’étude met en évidence l’incompatibilité entre une amélioration concrète de la situation économique et sociale et l’exclusion des femmes du système éducatif et du marché du travail.
Au printemps 2025, Amnesty International évoque un pays où la « pauvreté (…) s’est encore accentuée du fait de phénomènes météorologiques extrêmes ainsi que des déplacements de population internes et de la crise économique en cours ».
Violence contre les femmes en hausse
Un article de Nicholas Yong pour le site de « BBC News » nous explique que, selon la « Mission d'assistance des Nations unies en Afghanistan », ici, les violences contre « les femmes et les filles », déjà connues pour leur fréquence « élevée (…) avant » le retour des talibans, sont devenues de plus en plus communes.
Cela dans un contexte où aucun des « 23 centres spécialisés pour la protection des femmes sponsorisés par l’État et gérés par des organisations non gouvernementales » ne semble plus fonctionner, comme un rapport de la MANUA, paru en décembre 2023, le montre. Des refuges actifs jusqu’au « 15 août 2021 » et en l’absence desquels une « prison » deviendrait la destination probable d’une victime (ou « survivante ») de violence basée sur le genre n’ayant pas de proches de sexe masculin avec qui habiter et pour laquelle il y a des risques en termes de « sécurité ». Une approche similaire à celle suivie « pour loger toxicomanes et sans-abri à Kaboul ».
Dans une école secondaire de la première ville du pays, le 23 mars 2022, une fille semblait avoir retrouvé la possibilité de construire son propre avenir.
La porte qui s’ouvrait et l’ordre de retourner chez elle déchiraient toute image de futur dans sa tête. Ses attentes s’effondraient comme un château de cartes, de la même manière que l’avait fait le gouvernement en fonction au moment de la retraite des troupes américaines et de l’OTAN.
L’établissement du nouveau règne des talibans a déclenché un encadrement progressif de la société afghane dans un système de règles étouffantes, laissant à l’autonomie des individus de moins en moins de place. À la base de cette structure une vision obscurantiste de la réalité et un dessein politique qui, en substance, n’a pas changé dans le temps et dont la subordination de la population féminine fait partie. Une population cachée par les vêtements qui lui sont imposés ou par les murs des maisons, soumise à la tutelle juridique des hommes, n’ayant accès qu’à un enseignement de base et, trop souvent, ne pouvant pas compter sur des « soins de santé » efficaces. Privée littéralement du droit de faire entendre sa voix en public, comme les mesures promulguées pendant la deuxième moitié du mois d'août 2024 le confirment.
Pendant les derniers jours de la même année, les « autorités de facto » ont manifesté leur intention de révoquer « les licences des organisations non gouvernementales » qui « continuent à employer des femmes afghanes », en insistant sur une « interdiction » dont « le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme » sollicite, clairement, l’annulation.
Sur la base du « Code pénal » en vigueur depuis « janvier 2026 », la « violence conjugale (…) est institutionnalisée, mesurée et encadrée par la loi », en établissant « une nouvelle inégalité juridique structurelle entre hommes et femmes ».
D’affirmer que tout cela nous surprend dévoilerait une certaine hypocrisie, que l’on veuille critiquer la stratégie occidentale ou pas.
Est-ce qu’il y a eu, pendant les vingt années précédentes, au moins un signe concret laissant imaginer qu’un retour du régime taliban sans une approche fondamentaliste conforme à celle du passé était une hypothèse crédible ? En considérant aussi la faiblesse des institutions en place en août 2021, quelle était la probabilité que les choses se passent autrement ?
Angelo TINO
Communication et Affaires européennes
blog : Parlerdeménage's Weblog

