Le photojournalisme à l’honneur à Visa pour l’image, à Perpignan. Photo Mohammed Yassine/L'Orient-Le Jour
« Une guerre de trop » : tel est le titre du travail de Mohammad Yassine présenté parmi les 25 expositions du festival international de photojournalisme Visa pour l’image, à Perpignan dans le sud de la France. Photographe phare de L’Orient-Le Jour, surnommé « la Comète » pour sa rapidité à rejoindre les lieux où se joue l’actualité, il y documente la guerre déclenchée en mars 2026 entre Israël et le Hezbollah.
« Je n’avais jamais vu ça en 17 ans de reportage », confie-t-il. Ce « ça », c’est l’ampleur des destructions et le nombre de victimes. C’est aussi l’irruption des combats dans un pays déjà frappé par une grave crise économique : « La guerre est venue nous achever ! »
« On voulait une exposition sur le Liban par un photographe libanais. Nous sommes tombés sur une émission de télévision où Rima Abdulmalak présentait les photos de Mohammad Yassine, et voilà… » Ainsi s’exprime Delphine Lelu, directrice du festival, la voix remplie d’émotion. Jean-François Leroy, fondateur et président de Visa pour l’image, dont elle a été le bras droit, vient en effet de s’éteindre après avoir lutté contre le cancer. Il est mort lundi dernier, jour de l’inauguration de cette 38e édition, comme s’il avait tenu à s’assurer, une dernière fois, du bon démarrage de l’événement qu’il appelait son bébé. Durant près de quatre décennies, il a soutenu sans faille les photojournalistes et défendu leur liberté, considérant ces valeurs comme autant de garanties de la démocratie.

La vie au sein du chaos
Le parcours s’ouvre sur des scènes puissantes, révélatrices du chaos qui s’abat sur le Liban. Dans l’une d’elles, un homme se tient debout au milieu d’un paysage de désolation jonché de voitures calcinées, à Corniche Mazraa.
« Le 8 avril 2026 a été la journée la plus difficile pour le Liban, raconte Mohammad Yassine avec douceur, comme pour contrer la violence de son récit. Nous sommes allés le lendemain sur les lieux et je suis tombé sur cet homme. Il était au milieu d’un champ de ruines, dans un rayon de soleil. Je n’ai même pas réfléchi. La photo exprimait à elle seule ce que l’on traversait. »
Pourtant, la vie résiste, comme dans ce très beau cliché où des enfants jouent au ballon au milieu du linge suspendu. Ils se trouvent dans la cour de l’une des nombreuses écoles de Beyrouth qui ont accueilli des familles déplacées du sud du pays.
Ailleurs, une colonne de voitures s’étend jusqu’à l’horizon et remplit l’autoroute. Les véhicules, pleins à craquer, se dirigent vers le Sud. Des familles entières rentrent chez elles au lendemain de la signature du cessez-le-feu avec Israël, le 17 avril 2026.
« Je n’oublierai jamais cette journée, confie-t-il. Nous avons mis huit heures à atteindre le sud. J’étais avec ma collègue journaliste Lyana Alameddine. On alternait au volant. Elle parlait aux gens et moi, je photographiais. Pour réaliser cette image, je suis monté sur le toit d’un pick-up rempli de monde. Le plus triste, c’est que la plupart de ces personnes ont refait le trajet en sens inverse après deux jours. » L’État hébreu n’a en effet jamais respecté le cessez-le-feu.
Le parcours s’achève sur une photo d’une grande beauté, malheureusement révélatrice de la tragédie culturelle et environnementale qui frappe le Liban-Sud. À la tombée du jour, la forteresse de Beaufort se dresse dans toute sa majesté, tandis qu’une traînée blanche traverse le paysage. Il s’agit d’une bombe au phosphore lancée par l’armée israélienne après des tirs de bombes incendiaires sur les terrains entourant la citadelle.
Mohammad Yassine a pris ce cliché depuis Nabatiyé, alors que la ville était coupée du reste du pays.
Les civils en première ligne
Au couvent des Minimes, cœur du festival, le travail de Mohammad Yassine est entouré de deux autres expositions, consacrées respectivement à Israël et à l’Iran. « Journal de guerre », de Yoray Liberman, documente la vie des civils dans tout Israël durant la guerre contre l’Iran. Même si le drame n’est pas comparable à celui du Liban, ce sont une fois encore les populations qui apparaissent comme les premières victimes. À Beit Shemesh, les personnes qui se tiennent face aux décombres d’un bombardement iranien ayant fait neuf morts arborent les mêmes visages hébétés qu’ailleurs au Moyen-Orient. On peut également voir une poignée de manifestants antiguerre aux prises avec la police.
Du côté de l’Iran, Hashem Shakeri montre la vie quotidienne en temps de guerre. Des scènes de jeunes dansant dans un lieu underground côtoient celles de femmes éplorées à l’annonce de la mort de l’ayatollah Ali Khamenei. On passe de la fête d’anniversaire joyeuse et colorée d’une petite fille, en banlieue de Téhéran, à un mémorial consacré à des enfants tués, dont les portraits sont exposés. Le civil face aux ruines provoquées par les bombardements revient, là aussi, tel un leitmotiv. Le photographe iranien dresse avec brio le portrait d’un pays où les petites joies s’immiscent dans le drame pour rendre l’existence un tant soit peu supportable. On y retrouve, bien sûr, toutes les contradictions du quotidien libanais.
Le choix de réunir ces trois regards côte à côte se révèle particulièrement judicieux.
Soudan : donner un nom aux gens
Un étage plus bas, Abdulmonam Eassa nous transporte au Soudan et nous ouvre les yeux sur l’un des plus grands gâchis de l’histoire contemporaine : une révolution civile pacifique avortée dans un pays qui a basculé dans une guerre sans fin et dans l’une des pires crises humanitaires, le tout dans l’indifférence internationale. Le photographe syrien, qui a grandi sous le joug de Bachar el-Assad, quitte son pays pour la France en 2018. Deux ans plus tard, il se rend au Soudan pour tenter d’en comprendre la révolution et y vit durant 18 mois.

« Je suis tombé amoureux de ces gens. Ils sont magnifiques, éduqués, avec une jeunesse assez extraordinaire qui rêvait d’un pays libre, contrôlé par les civils. »
Dans ses clichés, Abdulmonam Eassa donne un nom à chacun : Esraa, la vendeuse de thé en haut de la montagne, au Jabal Marra, dans le Darfour, ou encore Jackson, le rebelle fier de poser devant l’objectif.
« Les oppresseurs n’aiment pas apparaître sur les images, mais les opprimés se laissent volontiers photographier. Jackson a vu son village se faire massacrer à l’âge de 18 ans. Il s’est engagé pour défendre son peuple. Il était à l’aise et parlait facilement. C’est un garçon qui combat depuis des années. »
« Parfois, je suis vexé par la manière dont les médias internationaux traitent l’actualité du Soudan. Ils ne donnent que des chiffres, des statistiques. Je pense que les Soudanais méritent un meilleur traitement. Ils méritent d’être considérés comme des êtres humains, comme tous les citoyens du monde. C’est pour cela que je demande toujours le nom des gens que je photographie et des détails sur leur histoire. »
Les photographies sont présentées dans un ordre chronologique. On découvre d’abord des manifestations pacifiques en faveur des droits des femmes et un professeur pleurant l’assassinat de son collègue, avant de voir la violence s’installer peu à peu. Abdulmonam Eassa récuse toutefois l’expression « guerre civile ».
« Les révolutionnaires soudanais qui ont réussi à renverser le pouvoir d’Omar el-Béchir ne sont pas parties prenantes à la guerre actuelle. Les combats se déroulent entre l’armée régulière et les paramilitaires créés par l’ancienne dictature. Placer les images dans un ordre chronologique permet de montrer que le peuple a essayé de faire quelque chose, sans y parvenir. Au moment du déclenchement de la guerre, les Occidentaux ont quitté le Soudan dès le premier jour. Les ambassades se sont vidées et les ressortissants étrangers sont partis. Plus tard, on apprend que des puissances internationales fournissent des armes pour alimenter le conflit. Le monde entier a abandonné ce peuple. »
Un festival précieux et rare
« Guerre au Soudan : une nation prise au piège » est une proposition forte et percutante, consacrée à un pays dont on parle relativement peu. C’est précisément l’une des missions de Visa pour l’image : rendre justice à des réalités oubliées, à travers les expositions comme lors des soirées de projection.

L’actualité de toute une année défile ainsi devant nos yeux au cours des soirées de la première semaine. On passe de l’hommage à Robert Redford, disparu, aux inondations à Sumatra, des conséquences dramatiques de la production de charbon en Inde sur la santé des habitants à la fabrication par une entreprise chinoise de poupées sexuelles boostées par l’intelligence artificielle. Un reportage nous fait même vivre un épisode du parcours de l’Ocean Viking, un navire de sauvetage de migrants en Méditerranée… Autant de sujets sociétaux, environnementaux, géopolitiques et artistiques qui racontent notre planète. Des récits à rebours du sensationnalisme dont les images envahissent quotidiennement les écrans.
Visa pour l’image est sans conteste un rendez-vous rare et précieux, à l’heure où les fake news nous guettent et où nul ne sait encore où l’intelligence artificielle nous conduira.
Khames Alrefi : le photographe gazaoui lauréat du visa d’or humanitaire
Khames Alrefi vit à Gaza et documente le quotidien de son peuple. Un travail qui a obtenu le Visa d’or humanitaire 2026 décerné par la Croix-Rouge internationale. Absent du festival car il n’a pu obtenir de visa pour venir en France, ses images parlent pour lui. Elles sont réunies sous le titre : « Civils 2026 : les premières victimes ».
La famille Azzam décimée, les corps entourés de linceuls blancs. Les décombres avec la mer à l’horizon. La distribution des repas dans la cohue. Le largage de nourriture en parachute. Le corps d’un homme tué alors qu’il attendait une aide alimentaire. Une mère qui enlace son fils tué lors d’une distribution de nourriture. Une cohorte de personnes à pieds sur une route défoncée revenant dans le nord de l’enclave après un cessez-le-feu avec toujours la mer immuable le long de la route… ces scènes de Gaza se répètent depuis bientôt trois ans. Elles sont insupportables.

Et pourtant on ne peut détourner le regard alors que les médias les uns après les autres se lassent et lâchent les Gazaouis.
Des civils qui payent le prix fort et le photographe en fait partie. Au-delà du reportage de guerre qui montre l’immensité des destructions et le nombre incalculable de victimes, Khames Alrefi révèle un quotidien fait d’un effort permanent de survie. Hommes, femmes, enfants courent pour obtenir de l’eau tous les jours. Des communautés entières sont exténuées par les déplacements répétés. Visages fatigués, corps émaciés par la faim, c’est une population en proie à l’extermination programmée. Les images sont là. Personne ne pourra dire un jour qu’il ne savait pas. Et dans ses photos Khaled Alrefi montre l’humanité et la dignité qui restent malgré tout chez son peuple.
Depardon, mise au point sur la relève
Exposé pour la première fois à Visa pour l’image, Raymond Depardon, 84 ans, a reçu à Perpignan un Visa d’or d’honneur récompensant l’ensemble de sa carrière. Dans un entretien avec l’AFP, le photographe et cinéaste a expliqué sa longue absence par la méfiance de sa génération envers les distinctions : « On fuyait un peu les récompenses », de peur que montrer des personnes photographiées « souvent dans la douleur » ne porte malheur.
Depardon s’est surtout inquiété de la « situation financière catastrophique » des agences de presse, « Magnum en premier », et du manque de moyens accordés à la photographie. « Elles sont tellement importantes, ces photos », a-t-il insisté, rappelant qu’une campagne présidentielle devait se couvrir « au grand angle, pas au télé », au plus près des candidats et des électeurs.
Impressionné par les images des migrants tentant de rejoindre Ceuta, qu’il aurait voulu photographier « pas au téléobjectif, mais dedans, avec eux », il a enfin salué une « nouvelle génération magnifique » de photojournalistes. Des professionnels « têtus et orgueilleux », capables selon lui de rester longtemps sur le terrain.

