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Culture - Art Contemporain

Le Beirut Art Center engage le dialogue à l’échelle du monde arabe

Sous le commissariat de Tarek Abou el-Fetouh, « Souni’a Bisihrika » (Créé grâce à votre magie) réunit vingt artistes dans un lieu où musique, mémoire et histoire politique se rencontrent à travers des récits plutôt que des réponses.

Le Beirut Art Center engage le dialogue à l’échelle du monde arabe

Vue générale de l’exposition « Souni’a Bisihrika » au Beirut Art Center, où les œuvres de vingt artistes font dialoguer mémoires intimes et histoires collectives. Photo Rayanne Tawil/L’Orient-Le Jour

Un rideau rouge se dresse entre le visiteur et l’exposition. Derrière lui, aucun itinéraire à suivre : peintures, sculptures, photographies et documents d’archives se dévoilent sans hiérarchie, comme les fragments d’une mélodie qui attendrait d’être composée.

Sur les murs gris et blancs se déploient peintures, esquisses, photographies et livres. Des sculptures occupent le centre de la galerie. Au détour de l’espace surgissent des maquettes architecturales. Sur un mur, des faucilles rouillées sont alignées les unes à côté des autres, à l’exception de l’une d’entre elles, légèrement à l’écart. Non loin, neuf impressions pigmentaires s’étendent sur une autre paroi. Derrière un second rideau rouge, une vidéo UHD de vingt minutes est projetée dans un espace clos qui lui est entièrement consacré.

Les œuvres oscillent entre mémoires intimes et histoires collectives : une sculpture textile évoque la migration d’une communauté, des images d’archives revisitent des récits oubliés et des installations se confrontent aux séquelles des conflits.

Présentée du 30 juillet au 25 octobre au Beirut Art Center, Souni’a Bisihrika (Créé grâce à votre magie), sous le commissariat de Tarek Abou el-Fetouh, réunit vingt artistes et vingt-cinq œuvres, dont sept nouvelles commandes spécialement conçues pour Beyrouth. Elle constitue le deuxième chapitre d’un projet au long cours lancé à Tunis par L’Art Rue dans le cadre du festival Dream City 2025. Cette conversation artistique doit, à terme, circuler dans cinq villes arabes.

Né au Caire et installé à Bruxelles, le commissaire d’exposition indépendant est également architecte. Fondateur du Young Arab Theatre Fund, devenu Mophradat, il est aussi à l’origine de Meeting Points, festival itinérant qui a relié plusieurs scènes artistiques du monde arabe. De 2021 à 2024, il a occupé les fonctions de commissaire principal et de directeur du département de la performance de la Sharjah Art Foundation. En 2024, il a notamment assuré le commissariat du pavillon national des Émirats arabes unis à la Biennale de Venise.

Peintures, sculptures, archives et installations composent la scénographie de « Souni’a Bisihrika », présentée au Beirut Art Center jusqu’au 25 octobre. Photo Rayanne Tawil/L’Orient-Le Jour

Un titre emprunté à la musique

L’exposition tire son nom d’une formule familière à des générations d’étudiants en musique. « Souni’a Bisihrika est une phrase mnémotechnique, explique Tarek Abou el-Fetouh à L’Orient-Le Jour lors d’un entretien réalisé avant l’ouverture. Chaque lettre renvoie à l’un des principaux maqâms orientaux. »

Cette expression devient le point de départ d’une réflexion beaucoup plus vaste. Le commissaire remonte l’histoire de ces maqâms, dont les noms portent des influences persanes, kurdes et arabes, témoignant de plusieurs siècles d’échanges à travers la région.

« Ces maqâms sont nés d’un tissu extrêmement riche d’ethnies et de nationalités, poursuit-il. L’exposition renvoie à cette histoire et l’interroge à la lumière du moment que nous traversons aujourd’hui. »

À ses yeux, même le vocabulaire qui entoure ces traditions mérite d’être reconsidéré. L’expression « maqâms arabes », formalisée en 1932 après l’effondrement de l’Empire ottoman, traduisait une quête politique d’une nouvelle identité collective.

« Ce n’était pas innocent, observe Tarek Abou el-Fetouh. Il y avait les puissances coloniales et de nombreuses complications. Je ne donne pas de réponses : je porte un nouveau regard sur l’histoire. »

Des visiteurs face à l’une des installations vidéo de « Souni’a Bisihrika », au Beirut Art Center. Photo Rayanne Tawil/L’Orient-Le Jour

Un orchestre aux voix plurielles

Bien que chaque artiste s’exprime dans un langage visuel singulier, l’exposition ne donne jamais l’impression d’être fragmentée.

Chaque œuvre y prend place avec son propre vocabulaire. Certaines se tournent vers les archives, d’autres vers les paysages, les migrations ou la guerre. Ensemble, elles composent une succession de rencontres qui élargit progressivement les questions au cœur de l’exposition, sans jamais les répéter.

Le fondateur de Meeting Points compare ce processus à la composition musicale. « On travaille une exposition comme on ferait de la couture, explique-t-il. On observe ce qui se trouve à côté de quoi, quelle œuvre en regarde une autre. On divise l’exposition en thèmes. C’est comme si chaque voix faisait partie d’un grand orchestre. »

Cette cohérence tient autant au regard du commissaire qu’aux artistes eux-mêmes. « J’ai eu une idée, confie-t-il avec un sourire. Eux l’ont réalisée grâce à leur magie. »

La sélection est demeurée mouvante durant les longs mois de préparation. « Je travaille sur cette exposition depuis octobre dernier, précise-t-il. L’idée évolue progressivement ; c’est un processus très organique. » Les artistes, ajoute-t-il, ne cessent de transformer sa propre réflexion. « Ils me surprennent et m’amènent à voir les choses autrement. »

Dessins et livres se répondent dans un accrochage où création contemporaine et mémoire documentaire se rencontrent. Photo Rayanne Tawil/L’Orient-Le Jour

Des récits plutôt que des conclusions

Plus loin, le commissaire évoque une sculpture textile réalisée avec une tribu du sud de la Tunisie, dont la migration remonte au XVIe siècle. Il désigne des œuvres qui renvoient à la guerre dans le sud du Liban, une autre qui documente la vie quotidienne autour d’un mûrier en Syrie, ou encore une création qui explore les histoires amazighes d’Afrique du Nord.

Chaque œuvre arrive avec sa propre histoire ; chacune introduit une nouvelle géographie, une autre mémoire, une autre réalité politique.

« Je crois qu’il s’agit d’une accumulation, explique-t-il. Chaque artiste raconte une histoire et, de cette accumulation de récits, surgissent des questions. »

Cette démarche a également guidé sa décision d’amener le projet à Beyrouth, après que le Beirut Art Center l’eut invité à concevoir une exposition. « Beyrouth est une ville universitaire, propice au débat intellectuel, souligne-t-il. Son histoire est importante. »

La collaboration avec une jeune équipe libanaise tout au long de la préparation de l’exposition est devenue l’une des principales sources d’optimisme du projet.

« Ils me donnent de l’espoir, confie-t-il. Leur manière de penser est extraordinaire. »

L’exposition ramène sans cesse les visiteurs à un même geste : regarder de nouveau. Une projection devient une archive. Une sculpture ravive le souvenir d’une migration. Une série de dessins jette un pont entre les décennies. Rien ne demande à être immédiatement déchiffré et rien n’impose une interprétation unique.

« Je ne conçois pas des expositions qui donnent des réponses, conclut Tarek Abou el-Fetouh. Je conçois des expositions qui pensent. »

Un rideau rouge se dresse entre le visiteur et l’exposition. Derrière lui, aucun itinéraire à suivre : peintures, sculptures, photographies et documents d’archives se dévoilent sans hiérarchie, comme les fragments d’une mélodie qui attendrait d’être composée.Sur les murs gris et blancs se déploient peintures, esquisses, photographies et livres. Des sculptures occupent le centre de la galerie. Au détour de l’espace surgissent des maquettes architecturales. Sur un mur, des faucilles rouillées sont alignées les unes à côté des autres, à l’exception de l’une d’entre elles, légèrement à l’écart. Non loin, neuf impressions pigmentaires s’étendent sur une autre paroi. Derrière un second rideau rouge, une vidéo UHD de vingt minutes est projetée dans un espace clos qui lui est entièrement consacré.Les...
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