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Culture - Exposition

Lamia Joreige, « ar(t)chiviste » d’un Levant traversé de larmes

Avec « As I Weep », entre documents historiques, peintures et émotion, l'artiste libanaise revisite à la galerie Marfa' les archives des puissances mandataires pour éclairer les fractures du Proche-Orient contemporain.

Lamia Joreige, « ar(t)chiviste » d’un Levant traversé de larmes

Un paysage du Levant peint par un soldat australien et reproduit par Lamia Joreige dans l'exposition « As I Weep » présentée à la galerie Marfa'. Photo Youssef Itani/Studio Tajareb

Dès l’entrée de la galerie Marfa’, deux grandes toiles de Lamia Joreige invitent à un voyage dans le temps. La première, intitulée Safar Barlik, représente, dans une palette de teintes claires et estompées, un viaduc traversant un paysage aride ; la seconde figure un train à vapeur émergeant d’un tunnel creusé à même le roc. Deux peintures qui transportent instantanément les visiteurs dans le Levant du XIXᵉ siècle, cette région de la Méditerranée orientale qui englobait les actuels Liban, Syrie, Palestine et Jordanie, alors intégrée à l’Empire ottoman. Un espace aux frontières poreuses, ouvert aux circulations et aux métissages des populations, avant que les mandats français et britannique n’en redessinent la carte au sortir de la Première Guerre mondiale.

A l'entrée de l'exposition "As I Weep" de Lamia Joreige à la galerie Marfa', deux grandes toiles invitent au voyage dans le temps. Photo Youssef Itani/ Studio Tajareb
A l'entrée de l'exposition "As I Weep" de Lamia Joreige à la galerie Marfa', deux grandes toiles invitent au voyage dans le temps. Photo Youssef Itani/ Studio Tajareb


Dans « As I Weep » (Alors que je pleure) qui se tient jusqu’au 3 septembre dans cette galerie située dans l’enclave du port de Beyrouth, l’artiste visuelle et cinéaste poursuit son exploration des origines du Proche-Orient contemporain, en se penchant sur les années tourmentées qui vont de la chute de l’Empire ottoman à l’instauration des mandats français et britannique. Un « moment charnière entre une époque révolue et une autre qui s'ouvre sur l’inconnu », comme elle l’inscrit en lettres arabes sur l’une des deux peintures ouvrant le parcours. Une phrase qui fait singulièrement écho aux bouleversements qui secouent aujourd’hui cette même région.

Cette exposition s’inscrit dans la continuité d’« Uncertain Times » (Temps incertains), un projet au long cours que Lamia Joreige développe depuis 2017 autour de la période comprise entre 1913 et 1921. C’est d’ailleurs en observant avec inquiétude les profondes recompositions qui menaçaient de fragmenter à nouveau les pays de la région qu'elle s’est tournée, il y a près de dix ans, dans sa pratique artistique, vers cette période de bascule qui, un siècle plus tôt, avait profondément remodelé le Proche-Orient, à la suite de la Première Guerre mondiale, la famine au Mont-Liban, l’effondrement de l’Empire ottoman et le redécoupage de la région par les mandats coloniaux.

Des archives londoniennes à la Biennale de Sydney

« Dans le premier chapitre de ce projet, je m’étais appuyée sur les archives ottomanes, les fonds photographiques conservés au Liban ainsi que les archives diplomatiques de Nantes dans l’objectif de croiser les perceptions arabe, ottomane et française », explique l’artiste à L’Orient-Le Jour. Dans ce nouveau volet, elle a élargi son enquête à la perspective britannique, en plongeant cette fois dans les collections de la British Library et de la National Library. Mais lorsqu’elle est invitée par la curatrice Hoor al-Qasimi à participer à la 25ᵉ Biennale de Sydney, une évidence s’impose à elle : « Il fallait que mon travail puisse s’adresser aussi aux Australiens, tout en restant dans la continuité du projet. » Elle étend ainsi ses recherches aux archives et musées d’Australie, où elle découvre les journaux intimes de soldats australiens engagés aux côtés des Alliés sur le front du Levant durant la Première Guerre mondiale.

Lamia Joreige s’en inspirera pour concevoir Temps incertains – Journaux de guerre, une œuvre qui mélange ses propres dessins et notes à des photographies, des cartes topographiques, des récits personnels de soldats, ainsi que des réinterprétations de peintures paysagères réalisées par certains lors de leur déploiement au Liban, en Syrie, en Palestine et en Égypte.

Gaza, ville martyre en 1917

Ramenée de la Biennale de Sydney (clôturée le 14 juin dernier), cette fresque occupe, sur tout un pan de mur, une place centrale dans l’exposition à la galerie Marfa’. Car elle offre aux visiteurs, une sorte de chronique de guerre, à la manière d’un montage témoignant d’un paysage en profonde transformation entre 1914 et 1919. On y découvre, entre autres, une image de Gaza détruite par les bombardements de 1917 (elle a été le théâtre de féroces batailles entre Britanniques et Ottomans) d’une ressemblance troublante avec les photos actuelles de cette ville martyre.

"Temps incertains – Journaux de guerre", la fresque réalisée par Lamia Joreige pour la Biennale de Sydney est présentée à Beyrouth dans le cadre de l'exposition "As I Weep" qui se tient jusqu'au 3 septembre à la galerie Marfa'. Photo ZZ/ L'OLJ
"Temps incertains – Journaux de guerre", la fresque réalisée par Lamia Joreige pour la Biennale de Sydney est présentée à Beyrouth dans le cadre de l'exposition "As I Weep" qui se tient jusqu'au 3 septembre à la galerie Marfa'. Photo ZZ/ L'OLJ


Pour autant, cette fresque est loin de proposer une reconstitution historique au sens strict du terme. L’artiste préférant composer, comme toujours, une traversée sensible où les archives, les cartes, les récits personnels et les œuvres plastiques se répondent pour faire surgir une autre lecture du passé, à la fois fragmentaire, intime, poétique et profondément politique.


Butin de guerre, mosaïque muséale

Autre pièce importante de cette exposition : une énigmatique « sculpture en toile peinte ». Une œuvre inspirée en réalité de la mosaïque de Shellal. Ce pavement d’église byzantine du VIe siècle découvert près de Gaza par des soldats australiens durant la Première Guerre mondiale faisait partie du butin de guerre rapporté en Australie. Conservée à l’Australian War Memorial de Canberra, cette pièce archéologique est cependant exposée amputée de plusieurs de ses fragments, aujourd’hui dispersés entre différentes collections australiennes.

Sur le mur du fond de la salle d'exposition de la galerie Marfa' trône la peinture-sculpture de Lamia Joreige inspirée de la Mosaïque de Shellal.  Photo Youssef Itani/ Studio Tajareb
Sur le mur du fond de la salle d'exposition de la galerie Marfa' trône la peinture-sculpture de Lamia Joreige inspirée de la Mosaïque de Shellal. Photo Youssef Itani/ Studio Tajareb

En reproduisant, à travers une singulière composition abstraite et fragmentée, la silhouette lacunaire de la mosaïque exposée au musée de Canberra, Lamia Joreige met l’accent sur l’impossibilité d’un récit unique face à une histoire éclatée dont les traces demeurent dispersées entre plusieurs pays, plusieurs langues et plusieurs mémoires. Une œuvre qui rappelle aussi que « toute archive est une construction, faite autant de ce qu’elle conserve que de ce qu’elle laisse disparaître », signale l'artiste libanaise. Laquelle, à l’heure où les revendications de restitution des antiquités se font de plus en plus pressantes, interroge ce que signifie véritablement « rendre » une œuvre lorsque le lieu auquel elle appartenait n’existe plus sous la même forme, lorsque les frontières ont été redessinées et que les réalités politiques ont radicalement changé ?

Autre fil de cette exposition, une série de petites aquarelles sur toile qui égrène portraits, scènes d’intérieur, paysages et détails du quotidien. Inspirées du journal d’Ihsan Turjman, jeune soldat jérusalémite de l’armée ottomane qui consigna son quotidien entre 1915 et 1916, elles constituent les esquisses d’un long-métrage que Lamia Joreige souhaitait tirer de ce témoignage. La guerre ayant interrompu ce projet, l’artiste en a fait naître une vidéo, Casting pour un film, le Journal d’Ihsan. Diffusée en boucle dans la salle de projection de Marfa’, elle montre des acteurs palestiniens et libanais interprétant des scènes du scénario avant d’échanger sur Jérusalem, devenue pour eux inaccessible, et sur les échos entre ce passé centenaire et leur réalité d’aujourd’hui.


L’émotion matière artistique

Et puis, il y a l’œuvre qui donne son titre à cette exposition. Elle se présente sous la forme de documents issus des archives britanniques que les larmes de l’artiste sont venues altérer. « Lorsque je suis arrivée à Londres, en décembre 2024, j’ai eu accès à la carte originale de l’accord Sykes-Picot, mais aussi à des manuscrits, des cartes et des documents rares : des comptes-rendus des préparatifs de la conférence de paix de Paris sur la Syrie, le Liban et la Palestine, négociations territoriales, propositions sionistes et pétitions palestiniennes », relate Lamia Joreige. « Face à ces fragments d’histoire, fragiles vestiges d’un passé qui continue de façonner la région, mes larmes ont coulé… Cela faisait un an que je les retenais face au génocide qui se déroulait à Gaza », confie-t-elle.

Une silhouette devant l'oeuvre lacrimale qui donne son titre à l'exposition "As I Weep" de Lamia Joreige à la galerie Marfa'. Photo Youssef Itani/ Studio Tajareb.
Une silhouette devant l'oeuvre lacrimale qui donne son titre à l'exposition "As I Weep" de Lamia Joreige à la galerie Marfa'. Photo Youssef Itani/ Studio Tajareb.


En tombant sur les documents d’archives, les larmes de l’artiste vont estomper les mots, diluer les encres, effacer certains tracés et brouiller jusqu’aux frontières elles-mêmes. « As I Weep » naît ainsi d’un geste d’une grande simplicité, mais d’une profonde puissance symbolique. À une époque où les archives sont perçues comme le garant d’une vérité objective, Lamia Joreige y réintroduit la vulnérabilité, la mémoire sensible et la subjectivité du regard. Ses larmes rappellent que toute lecture du passé est inévitablement traversée par les blessures du présent.

C’est précisément dans ce dialogue entre les temporalités que l’exposition déploie toute sa portée. Les récits qu’elle exhume de l’histoire entrent en résonance avec les menaces qui pèsent aujourd’hui sur les territoires et frontières du Moyen-Orient.

Sans jamais imposer une lecture unique, Lamia Joreige tisse une œuvre au long cours où l’intime, le politique et l’histoire se rejoignent. Une œuvre qui rappelle – dans ce second volet de « Incertain Times » – que le passé n’est jamais tout à fait derrière nous : il continue de hanter les lieux, les mémoires et les regards, tout en projetant son ombre sur les temps à venir. Plus qu’incertains…


« As I Weep », de Lamia Joreige, à la galerie Marfa', secteur Port de Beyrouth, jusqu'au 23 septembre 2026.


Dès l’entrée de la galerie Marfa’, deux grandes toiles de Lamia Joreige invitent à un voyage dans le temps. La première, intitulée Safar Barlik, représente, dans une palette de teintes claires et estompées, un viaduc traversant un paysage aride ; la seconde figure un train à vapeur émergeant d’un tunnel creusé à même le roc. Deux peintures qui transportent instantanément les visiteurs dans le Levant du XIXᵉ siècle, cette région de la Méditerranée orientale qui englobait les actuels Liban, Syrie, Palestine et Jordanie, alors intégrée à l’Empire ottoman. Un espace aux frontières poreuses, ouvert aux circulations et aux métissages des populations, avant que les mandats français et britannique n’en redessinent la carte au sortir de la Première Guerre mondiale.A l'entrée de l'exposition "As...
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