Orianne Ciantar Olive, « Hiba », 2023. Avec l'aimable autorisation de l'artiste
C’est avant tout l’histoire d’une impossibilité : celle de se déplacer librement dans une région où l’absurdité des frontières prévaut. L’histoire d’Oriane Ciantar Olive, ancienne journaliste reconvertie, qui s’est retrouvée coincée au Liban en 2019 alors qu'elle cherchait à rejoindre Damas en longeant l’ancienne ligne de chemin de fer partant de Beyrouth. Un premier empêchement qui la pousse à remonter ce qu’elle appelle « la route du désastre » (elle rappelle alors l’étymologie du mot, qui renvoie à dis astro, la « mauvaise étoile ») jusqu’au mur de séparation de Kfar Kila, à la frontière libano-israélienne. De ce périple aux frontières de l’absurde, composé de plusieurs voyages jusqu’en 2023, elle fait une exposition intime de photographies et de textes poétiques.
Inspiré de la célèbre nouvelle borgésienne du rêveur pris dans un enchevêtrement infini de rêves, le titre de l’exposition « Ruines circulaires » indique cette volonté de l’artiste de dépasser le cadre de la simple restitution du réel en allant à la recherche de formes exploratoires plus profondes. « En tant qu’ancienne journaliste et rédactrice en chef, je travaille beaucoup en réaction à ce métier, notamment sur la question du traitement de l’actualité en direct dans les zones de conflit », explique Oriane Ciantar Olive, qui s’interroge sur les façons dont on peut « amener un regardeur à regarder un conflit en face, sans nourrir son propre traumatisme, sans trop s’y habituer non plus ». Autrement dit, comment ne pas tomber dans l’évitement et le déni du conflit quand, d’un côté, l’observer induit une trop grande souffrance, tandis que, de l’autre, le regarder sans émotion normalise l’image du conflit en le vidant de sa substance ?
Pour répondre à cet écueil, l’artiste franco-maltaise-suisse, diplômée de cinématographie, de criminologie et de journalisme, propose une solution radicale : changer la forme. « Jusqu’à présent, le journalisme s’est peu renouvelé dans ses formes. On reste dans un modèle qui est toujours le même : titre, « chapô », corps de texte, avec une image ou deux pour accompagner le texte. Est-ce qu’on peut faire ce métier de journaliste en changeant complètement la forme pour résoudre cette crise du lectorat ? » questionne-t-elle.

Un renversement poétique
Un choix artistique s’opère alors : le retournement des mots, des points cardinaux et même de la pellicule. « J’ai tout retourné pour désorienter le regardeur et lui permettre de rentrer dans ce conflit en éloignant les questions d’a priori ou ses repères visibles, qui font qu’il pourrait être bloqué dans ses opinions : le but de mon travail n’est pas de prêcher des convaincus. »
À Arles, Oriane Ciantar Olive ouvre son exposition avec une cartographie renversée du Liban, conçue avec l’artiste Leo Runp : une carte qui s’appelle Nabil (l'anagramme de Liban à l’envers), où la mer se trouve au nord et le sud à l’ouest. Élaborée à partir des données de la plateforme libanaise Public Works Studio, qui a recensé les frappes israéliennes au Liban lors des derniers conflits, la carte montre les zones habitées et les zones « bombardées, rasées ou attaquées » jusqu’à juin dernier, un travail construit en temps réel.

On entre ensuite dans l’exposition et, dans un ordonnancement scénique travaillé autour d’une circularité créée par la présence de miroirs centraux, on évolue entre des noirs et blancs de ruines et de destructions et des séries de soleils en mouvement, explosions d’orange et de rouge, de mains, d’hommes et de femmes présentés dans l’humble dignité de leur souffrance. Les prostrés, comme elle les nomme si joliment. Et puis il y a les textes poétiques, très sensibles, d’Oriane Ciantar : « La poésie vient compléter, enrichir une approche méthodologique journalistique. Je refuse de m’en tenir à ce qui est seulement visible », explique-t-elle, ajoutant : « J’ai beaucoup travaillé avec la poésie, car elle représente pour moi une perception du réel différente. » En composant l’exposition, elle replonge dans le poème d’Etel Adnan, L’Apocalypse arabe, dans lequel elle décrit des soleils rouges, jaunes et bleus. Il sera une source d’inspiration au cœur du travail de l’artiste.
La présence de l’écrit est indissociable de la photo : elle l’enlace et l’encadre, comme une armature conceptuelle. Tant et si bien qu’un livre de l’exposition a vu le jour aux éditions Dune en 2023, préfacé par l'écrivain franco-libanais Sabyl Ghoussoub. « Quand les événements du 7-Octobre ont embrasé la région, j’étais en plein editing chez Dune, et les images devenaient en temps réel des images d’archives, puisque les photos que j’avais prises disparaissaient en temps réel, révèle Oriane Ciantar. J’ai vu la vidéo de la destruction du mur de Kfar Kila en direct. » Un écran montrant la vidéo de la destruction du mur est, à cet égard, placé devant l’immense photo du mur, qui mesure 6 m de long sur 3 m de haut.

Grâce à ce travail de renversement opéré dans « Ruines circulaires », Oriane Ciantar Olive parvient à passer du réel le plus cru à l’onirisme poétique et à déborder ce logo occidental réducteur : elle raconte une relation intime poignante dans un contexte sensible, qu’elle parvient à retranscrire avec beaucoup de justesse et d’intelligence.

