La DJ Cynthia Nasr accompagne le rappeur Will Nasr au festival Aegis, à Arnaoon, le 11 juillet 2026. Photo Élise Quéau-Boukhari
Les basses résonnent dans les collines tandis que les festivaliers déambulent d’une scène à l’autre sous un soleil d’été écrasant. Certains se reposent sur l’herbe fraîche, à l’ombre des arbres ; d’autres suivent un match de football diffusé sous une véranda avant de rejoindre les concerts.
Des couleurs éclatantes, des tenues audacieuses et des bijoux artisanaux animent le marché des créateurs libanais. Familles, amateurs de musique électronique, jeunes fêtards et festivaliers parfois quinquagénaires s’y croisent dans une même effervescence.
Dans un pays où la guerre, l’effondrement économique, les attaques israéliennes répétées et l’occupation ont conduit à l’annulation d’innombrables événements culturels ces dernières années, une telle atmosphère a presque quelque chose d’inhabituel.
Pour sa quatrième édition, Aegis s’est imposé comme le plus grand festival de musique électronique du Liban, réunissant artistes de musique électronique, DJ, rappeurs et groupes live sur 3 jours. Mais au-delà de la programmation, le festival a surtout remis en lumière une question qui continue de diviser la scène club libanaise : pourquoi y a-t-il encore si peu de femmes derrière les platines ?
Si la tête d’affiche du samedi soir était la DJ britanno-libanaise Nicole Moudaber, figure de renommée internationale, sa carrière s’est essentiellement construite hors du Liban.
« Je dois absolument travailler deux fois plus pour être prise au sérieux et reconnue pour ce que je suis », affirme la DJ Mikita Skye.
Ses mots ont trouvé un écho tout au long du week-end. Les échanges avec artistes, organisateurs et producteurs ont fait émerger des explications parfois contradictoires au fait que seules huit femmes figuraient parmi les plus de 70 artistes programmés. Tous s’accordent sur l’existence du déséquilibre ; les divergences portent sur ses causes. Pour les uns, il s’explique par un vivier encore limité de DJ féminines. Pour les autres, les talents sont déjà là, mais n’ont tout simplement pas accès aux mêmes opportunités.
Une question d’opportunités ?
Figure pionnière de la scène électronique libanaise, Rita Haddad estime qu’un aspect du milieu a évolué bien plus lentement que la musique elle-même.

« Lorsque j’ai commencé, nous étions très peu de DJ. Aujourd’hui, la situation s’est améliorée, mais cela reste difficile », explique-t-elle. Selon elle, les femmes continuent de devoir satisfaire des exigences plus élevées que leurs homologues masculins. « Les filles ne sont pas toujours prises au sérieux. Parfois, elles sont ajoutées uniquement pour équilibrer la programmation. Une femme doit prouver beaucoup plus qu’un homme. » Malgré des décennies passées derrière les platines, Rita Haddad estime que les meilleures opportunités demeurent largement concentrées au sein de ce qu’elle appelle le « boys’ club ». « L’équilibre actuel entre les genres est regrettable, car il existe de nombreuses DJ très compétentes qui ont beaucoup à offrir. Nous aurions pu parvenir à une représentation bien plus équilibrée, voire doubler le nombre de femmes sur scène. »
À ses yeux, les réseaux sociaux ont également créé de nouveaux obstacles.
« Ces derniers temps, beaucoup de DJ sont engagées pour leurs tenues provocantes ou leur nombre d’abonnés sur Instagram. J’ai entendu des hommes dire qu’ils se moquaient de ce qu’elles jouaient ; ils voulaient simplement les regarder. » Une pression que ressent pleinement la nouvelle génération.
Vivianne Hajj, plus connue sous le nom de DJ Viv, confie que le fait d’être l’une des huit seules femmes à l’affiche lui donne le sentiment de ne pas avoir droit à l’erreur. « Avec seulement huit filles sur la programmation, j’ai l’impression de devoir être parfaite. Je passe une semaine entière à préparer mon set pour qu’il soit irréprochable. » Les attentes, dit-elle, ne s’arrêtent pas à la musique.
« J’ai aussi le sentiment de devoir être parfaite physiquement », poursuit-elle. Elle raconte avoir consacré une semaine entière à préparer sa tenue, composée de vêtements empruntés à une amie. Comme beaucoup de jeunes artistes libanais, le DJing ne lui permet pas encore de vivre. Le jour, elle travaille à plein temps dans le domaine de l’informatique ; le soir, elle se forme à la production musicale.
« Jouer à Aegis était un rêve. L’an dernier, j’étais dans le public ; aujourd’hui, je suis sur scène. Mon objectif est de faire du DJing mon véritable métier. »
Mikita, qui mixe depuis quatre ans et en vit à plein temps depuis un an et demi, estime que la reconnaissance dont elle bénéficie commence enfin à reposer davantage sur son travail que sur son apparence. « Je me sens honorée d’être reconnue comme une artiste, et pas seulement comme une jolie fille derrière les platines. Je crois que les gens commencent à comprendre mon univers musical. Ils viennent pour ma musique et mon talent, plutôt que pour mon apparence. »
Pour autant, tous les acteurs du festival ne considèrent pas que le manque d’opportunités soit le principal obstacle.

Directeur de scène d’Aegis depuis la première édition, EJ Saroufim affirme que les organisateurs souhaiteraient programmer davantage de femmes, mais peinent à en trouver suffisamment. « J’aimerais vraiment avoir plus de DJ féminines, mais il n’y en a tout simplement pas assez dans le pays. »
Son analyse tranche avec celle de Rita Haddad. Là où cette dernière voit des artistes talentueuses qui peinent encore à trouver leur place, lui estime que la scène électronique libanaise ne compte tout simplement pas encore un nombre suffisant de femmes. Selon lui, cette situation est avant tout le reflet du contexte libanais.
« Toute la scène accuse un certain retard sur le plan culturel, parce que l’environnement ne permet pas aux artistes de se développer. Les gens sont souvent en mode survie à cause de la situation politique et des conflits dans la région. Ils n’ont donc ni le temps ni l’espace nécessaires pour nourrir leur pratique artistique. »
Il insiste toutefois sur le fait que la recherche d’un meilleur équilibre ne relève pas d’une simple logique de quotas. « Il ne s’agit pas de vendre du sexe. Il s’agit de créer une bonne énergie et une programmation équilibrée. Nous sommes opposés à une affiche dominée par les hommes. »
En coulisses, Cynthia Nasr, stratège créative et DJ, passe d’une responsabilité à l’autre. Après avoir accompagné le rappeur Will Nasr derrière les platines, elle s’accorde quelques minutes pour répondre aux questions de L’Orient Today. Son studio, Minab Studios, a consacré les huit derniers mois à concevoir l’identité visuelle et la stratégie de communication d’Aegis, contribuant à façonner un festival qui, selon elle, raconte bien plus qu’une simple succession de concerts.
Pour Cynthia Nasr, Rita Haddad et EJ Saroufim ont chacun une part de vérité.
« Certains disent qu’il est aujourd’hui plus facile d’être programmée, tandis que d’autres estiment que les hommes continuent de bénéficier de la plus grande visibilité et des meilleurs créneaux. Tout dépend souvent des promoteurs. » À ses yeux, la scène évolue néanmoins progressivement, portée par une solidarité grandissante entre les femmes. « Les femmes mettent davantage de temps à trouver le courage d’entrer dans cette industrie. Mais, petit à petit, nous sommes en train d’y prendre notre place. »

Les femmes qui font vivre le festival
Si les femmes restent minoritaires derrière les platines, elles sont en revanche omniprésentes en coulisses. Pendant que les festivaliers flânent entre les stands de vêtements, de bijoux et d’œuvres d’art conçus au Liban, une grande partie du festival repose sur leur travail.
De l’identité visuelle à la communication, en passant par la production et le design, nombre des personnes qui donnent vie à Aegis sont des femmes. Le studio de Cynthia Nasr a consacré huit mois à imaginer l’univers du festival, tandis que la production est assurée, depuis la première édition, par Yara Temsah. « Cela a été très éprouvant. J’ai travaillé sans interruption pendant un mois », raconte cette dernière. Son équipe de production est, elle aussi, entièrement féminine.
« Mon équipe est composée exclusivement de femmes. Le fait de voir des femmes assurer un travail de terrain aussi exigeant apporte un équilibre à l’énergie masculine qui règne sur le site. »
Le contraste est saisissant : alors que les femmes restent peu nombreuses à figurer sur l’affiche, elles occupent en coulisses plusieurs des postes les plus exigeants et les plus stratégiques de l’organisation.
Pour Yara Temsah, cette quatrième édition a également marqué une volonté affirmée de mettre davantage en lumière les artistes libanais. « Nous voulons valoriser les talents locaux plutôt que de simplement les exporter. Les DJ libanais livrent les meilleurs sets parce qu’ils sont en prise avec la réalité du pays et savent ce que vivent les gens. »
Elle reconnaît néanmoins que la représentation des femmes peut encore être renforcée.
« Les artistes féminines de la programmation sont, pour la plupart, de jeunes artistes émergentes qui incarnent une nouvelle génération. »


Hervé Magro : la France se tient toujours aux côtés du Liban et dans tous les domaines