Le cinéma Metropolis, à Beyrouth, s’apprête à célébrer ses vingt ans d’existence. Photo Ammar Abd Rabbo
« On essaie de trouver quelque chose qui ne soit pas forcément très festif, confie Hania Mroué, juste de quoi marquer la date. » Nous sommes fin mai 2026. L’armée israélienne tue des civils et rase des villages entiers dans le sud du Liban. Dans un mois, le cinéma Metropolis dévoilera comment il entend fêter ses vingt ans. Hania Mroué, sa directrice fondatrice, se montre aimable mais mesurée dans ses propos.
En deux décennies, l’unique salle d’art et d’essai du Liban est devenue un projet en perpétuel mouvement. Né simple exploitant, Metropolis a peu à peu déployé des programmes consacrés à la médiation et à l’éducation des publics, à la formation de cinéastes, à la distribution et à la conservation de films. Il a occupé tour à tour trois lieux différents et, durant les longues années qui séparent le Metropolis 2.0 du Metropolis 3.0, a continué d’exister sans salle qui lui soit propre.
Ce vingtième anniversaire regardera donc à la fois vers le passé et vers l’avenir – et en bonne compagnie.

Films
Dès le mois de mai, certains contours du programme de juillet étaient déjà arrêtés. « Nous proposons un cycle de projections qui reflète certaines des orientations prises par nos programmes au fil de ces vingt années, sourit Hania Mroué. Nous tenons à consacrer une soirée au cinéma libanais... Ce que les artistes libanais parviennent à faire, le fait qu’ils continuent envers et contre tout à créer et à produire, relève à mes yeux de l’héroïsme. Cela aussi mérite d’être célébré. »
Le cinéma Metropolis avait projeté son tout premier film le 11 juillet 2006, à la veille de la guerre de juillet : le grand prix de la Semaine de la critique, qui venait d’être dévoilé à Cannes quelques mois auparavant. Le soir du 11 juillet 2026, la salle mettra à l’honneur deux titres libanais.
La soirée s’ouvrira sur la première libanaise de La Sentinelle de Ali Cherri, présenté en mai à la Semaine de la critique. Ce film de trente minutes suit un soldat français en proie au doute (Nahuel Pérez Biscayart) qui, après un incident troublant survenu pendant sa garde, se voit enjoint de prendre une soirée de repos « et de s’amuser un peu ». Nahuel Pérez Biscayart viendra lui-même présenter le film.
Plus tard dans la soirée, place à Someday a Child de Marie-Rose Osta, Ours d’or du meilleur court-métrage à la Berlinale 2026. Situé dans une campagne meurtrie par les frappes aériennes et la surveillance des drones, ce film de trente minutes raconte l’histoire d’un petit garçon aux pouvoirs mystérieux et de son tuteur, aussi bourru que protecteur. Marie-Rose Osta et ses deux acteurs principaux viendront présenter l’œuvre.

Le reste du cycle anniversaire sera consacré à trois classiques du septième art, à commencer, le 8 juillet, par une copie restaurée de Cinema Paradiso, le film de Giuseppe Tornatore dont le succès populaire, en 1988, ne s’est jamais démenti – et qui a inspiré tant d’émules depuis. Oscar du meilleur film étranger en 1991, il conte le retour d’un cinéaste célèbre dans sa ville natale, à l’occasion des funérailles du projectionniste qui, jadis, lui a appris à aimer le cinéma.
Le 9 juillet, changement de registre complet avec Notre Musique (2004) de Jean-Luc Godard, l’un des derniers longs-métrages à l’allure relativement narrative signés par cet infatigable expérimentateur. Situé dans la Bosnie-Herzégovine de l’après-guerre civile, avec une distribution où Godard et Mahmoud Darwich interprètent leur propre rôle, le film aborde des thèmes – l’occupation politique, la représentation artistique – d’une actualité qui ne s’est pas démentie.
Ce film sera suivi du moyen-métrage de Ghassan Salhab Brève rencontre avec Jean-Luc Godard (ou le cinéma comme métaphore), un entretien avec l’auteur, filmé pendant le tournage même de Notre Musique.

Le 10 juillet, Metropolis puisera dans le patrimoine cinématographique du monde arabe en projetant une copie restaurée de Caméra arabe de Férid Boughedir. Ce documentaire retrace l’histoire du modernisme cinématographique dans la région entre 1967 et 1987, et met en lumière le travail de cinéastes engagés tels que Merzak Allouache, Omar Amiralay, Youssef Chahine, Néjia Ben Mabrouk et Mohamed Malas.
À l’issue de la projection, la réalisatrice Éliane Raheb et les producteurs Mohammad Hefzy et Georges Schoucair reviendront sur le film et sur l’histoire qu’il raconte, dans un échange animé par Antoine Khalifé, directeur des programmes arabes du Festival du film de la mer Rouge, à Djeddah.
Réseaux, d’hier et de demain
Les vingt années de diversification de Metropolis se sont construites au sein de réseaux multiples et enchevêtrés – celui de son public et de ses soutiens, ceux des écosystèmes cinématographiques de Beyrouth et de la région, mais aussi des institutions comme le NAAS (Network of Arab Alternative Screens) et la Cicae (Confédération internationale des cinémas d’art et d’essai).
À l’approche des célébrations de son vingtième anniversaire, Metropolis a annoncé une nouvelle initiative libanaise baptisée Salet Wassel (« Espaces de connexion », clin d’œil à l’expression arabe silit wasl, le lien qui relie). Soutenue par l’ambassade et l’Institut français au Liban, cette initiative vise à tisser un réseau de salles dans le sud et le nord du Liban, ainsi que dans la Békaa.
Ce réseau prolonge des liens déjà noués avec des centres culturels qui ont projeté par le passé des films issus des programmes de Metropolis – le théâtre Ishbilia à Saïda et Marsah à Tripoli al-Mina. Durant l’accalmie qui a séparé les phases de 2023 et de 2026 du conflit en cours, Metropolis avait cherché à concrétiser des projets d’ouverture de salles hors de Beyrouth. Le plus prometteur d’entre eux : la rénovation d’une salle de cinéma des années 1960 à Riyaq, village historique situé entre Baalbeck et Zahlé.
Le projet financera la remise à niveau des infrastructures de ces lieux – des sièges jusqu’aux équipements techniques, son ou DCP (digital cinema package). Une série d’ateliers a déjà débuté, destinée à initier leurs équipes – ainsi que d’autres porteurs de projets de salle indépendante – aux différentes facettes du métier.
Le premier de ces ateliers, consacré aux subtilités de la programmation, est d’ores et déjà achevé. Le troisième, qui portera sur la gestion pratique des lieux, la budgétisation, la levée de fonds et le travail en réseau, se tiendra à l’automne.
Le deuxième, lui, abordera la programmation ainsi que la construction d’une identité et d’un lien de confiance avec le public ; il se déroulera en parallèle des célébrations du vingtième anniversaire. Trois figures reconnues du cinéma indépendant y interviendront : Butheina Kazim, du Cinema Akil de Dubaï, Youssef el-Shazli, du cinéma Zawya du Caire, et Kaïs Zaied, du CinéMadart de Tunis.
« Je trouve ces trois modèles, pourtant si différents les uns des autres, extrêmement inspirants, note Hania Mroué. Il est essentiel qu’ils viennent partager leurs expériences. Riyaq et Ishbilia auraient beaucoup à gagner des modèles de Zawya et de CinéMadart. CinéMadart, en particulier, travaille énormément la médiation, en s’appuyant sur les ciné-clubs, les associations et les structures culturelles, pour attirer les publics et faire naître le débat. Marsah ne dispose évidemment pas des mêmes moyens que Cinema Akil, mais les deux salles ont ce même charme discret. Comment faire vivre un lieu, attirer un public, quand la capacité d’accueil est si réduite ? Akil est devenu un véritable repère dans une ville pourtant difficile – je pense que leur modèle pourrait beaucoup apporter à Marsah. »
Metropolis et ses trois partenaires doivent à présent élaborer un projet commun, en vue d’un lancement prévu fin 2026. « L’an prochain, nous allons expérimenter la manière de travailler ensemble. Un budget sera dédié à toutes sortes de programmes – films contemporains, classiques, séances pour le jeune public, documentaires. Et ce n’est qu’un commencement. J’espère qu’une fois ce réseau bien établi, nous pourrons aussi imaginer des façons de lever des fonds ensemble et d’acquérir des droits de films en commun. »
Histoire
Un anniversaire, c’est aussi l’occasion de se souvenir. L’équipe du cinéma finalise la rédaction d’un rapport retraçant les deux premières décennies, aussi mouvementées que fondatrices, de Metropolis, dont la publication est prévue pour le 11 juillet.
« En écrivant, confie Hania Mroué, on se rend compte qu’on est en train de composer, sans le vouloir vraiment, une version de l’histoire de notre ville. On se souvient : ‘‘Ah oui ! pendant cet événement organisé avec Arte, il y a eu cet assassinat. Puis, ce jour-là, telle autre chose est arrivée.’’ Je crois que c’est notre responsabilité d’écrire cette histoire – disons, l’histoire de Metropolis. »



