Une certaine rigidité dans la démarche lui faisait dire que sa jambe gauche était plus âgée que lui. Au-delà de l’autodérision et de l’humour parfois cinglant du personnage, cette idée que certaines parties de son corps évoluent indépendamment des autres pourrait résumer le long questionnement de cheikh Michel el-Khoury sur sa propre nature. Était-il ce personnage public, d’une remarquable élégance, d’une admirable réserve, intimidant à force de rigueur et de discipline ? Cet esthète intransigeant, redoutable critique, qui avait horreur du pis-aller, ne recevait qu’autour de tables impeccables, et dont un signe imperceptible, un éclair dans le regard, suffisait à révéler une faille, une fissure, une insupportable imperfection ? Ou bien était-il ce solitaire enfoui dans un chez-soi construit sur-mesure autour de la grande musique et de sa collection de la Pléiade, presque exhaustive et religieusement lue ? « Michel avait une ombre qu’il a secrètement et pudiquement cultivée comme un jardin et qui a magnifiquement vieilli. Elle est peu connue de ceux qui voyaient sa personne briller au grand jour dans un mélange intimidant de hauteur et de relative placidité », écrit à son propos l’essayiste et romancière Dominique Eddé qui l’a bien connu.
« Je ne dors que quatre heures par nuit », confiait-il. Le temps de sommeil manquant, qui visiblement ne lui manquait pas, il le mettait à profit pour s’enfoncer toujours plus loin dans le labyrinthe de la complexité humaine, toujours sous le vocable du Gnothi Seauton delphique : tenter de se connaître soi-même pour connaître, selon l’expression de Platon, « l’univers et les dieux ».
Ce fils de président de la République qui rejetait tout népotisme, qui s’était fermement opposé (au point de quitter la maison pour rejoindre son oncle Michel Chiha) au fait que son père brigue un deuxième mandat au prix d’une modification de la Constitution, avait été délégué, à titre officieux, auprès des dirigeants du Golfe pour renforcer leurs liens avec le Liban. C’était au début des années 1940. Il en était revenu frappé par deux visions qui l’ont conforté dans la particularité de son jeune pays, à la fois assumé en tant que pays arabe et poli par un sens universel de la civilisation. Dans l’un des États qu’il avait visités, il avait vu des citernes d’eau d’Évian, logo en évidence, alignées pour… arroser les jardins du palais d’un émir : La richesse pétrolière déjà dans tous ses excès. Un matin, levé avant le début du programme protocolaire, il s’était informé sur un attroupement devant une demeure patricienne. « C’est la famille d’une jeune fille, morte sous le cuissage du notable », l’avait-on renseigné. « Ils viennent le remercier pour l’honneur qui leur est échu, malgré cette fin malheureuse. » L’âge de la jeune fille ? Huit ans. Près de soixante ans plus tard, il témoignait encore avec émotion de ces choses vues qui n’en finissaient pas de le hanter.
De ses nuits insomniaques, alors qu’il était atteint d’une longue maladie qu’il finirait par emporter, résulte un livre d’une écriture extraordinaire, paru en 2007 : Ruptures vespérales. Sur la couverture, une pierre de patience, copie d’un tableau accroché dans son salon. Ce choix n’était pas anodin. La pierre de patience, dans les traditions persanes, a la vertu d’accueillir les souffrances de ceux qui se confient à elle et de les en libérer. Une maison d’édition dont il a inventé le nom, « Eaux profondes », se chargeait de publier ce chef-d’œuvre secret en un nombre limité d’exemplaires distribués aux plus à même de le comprendre, selon les critères de l’auteur. Sans surprise, il avait signé l’ouvrage d’un pseudonyme : Michel Delescure. Delescure était le pseudonyme aux accents de presbytère que son propre père avait adopté quand il était étudiant à Paris. Khoury signifie, après tout, curé.« Qui suis-je ? Étrange question à laquelle je ne saurais répondre qu’au moyen d’inventions artificieuses glanées de-ci, de-là dans les images syncopées que j’entrevois lorsqu’il m’est donné de jeter un furtif regard sur l’un ou l’autre des rôles que j’ai pu camper plus souvent par accident que par choix. Tantôt auteur, tantôt spectateur, tantôt bourreau et tantôt victime, tantôt ravisseur et tantôt otage, je ne suis qu’alternance et transition. Le nom que je porte, la profession que j’exerce, les lieux où je m’abrite ne me paraissent qu’alibis, rideaux de théâtre qui se lèvent ou tombent selon les entractes, sur des séquences plus ou moins cohérentes de mon pluriel déroulement », lit-on en quatrième de couverture de ce livre à la fois poétique, philosophique et journal intime de la pensée. Rarement ministre de la Défense, gouverneur de Banque centrale, serviteur de l’État au sens le plus noble aura poussé aussi loin ce doute et cette introspection chirurgicale qui font à la fois la grandeur et l’humilité.
Il avait souhaité partir sur la musique du Chant de la Terre de Mahler, avec la voix légendaire de la mezzo-soprano Kathleen Ferrier qui le bouleversait jusqu’aux larmes. « La terre bien-aimée fleurit partout et verdit au printemps ! Partout et à jamais, l’horizon brille d’un éclat bleu ! À jamais... à jamais... » À jamais : « Ewig, Ewig », le mot doit être chanté sept fois, mais atteinte d’un cancer terminal, Ferrier ne parvient plus à lutter contre son corps qui défaille et s’arrête au sixième. Sa voix s’étrangle et livre un des accents les plus poignants de l’histoire de la musique.
Parti au seuil de son centenaire, Michel el-Khoury n’a cessé, à l’approche de la mort qu’il appelait par lassitude, de dire qu’il les aime à ceux qu’il aime. « Je vous porte dans mon cœur », disait-il, et l’on se sentait transporté vers des espaces bien plus vastes que soi. Son absence se confond avec celle d’un Liban rêvé, profond, élégant, bienveillant, à jamais resté dans les limbes. Ewig…


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