« And the Fish Fly Above Our Heads » suit trois hommes dont les trajectoires racontent aussi celle du Liban. Photo crédit Dima el-Horr
Le premier plan du documentaire se fige sur la mer. Le dernier s’y attardera aussi. Avec And the Fish Fly Above Our Heads, Dima el-Horr signe un film sur la mer. La mer qui engloutit des corps et en libère d’autres.
Elle y filme le quotidien de trois hommes qui fréquentent la corniche de Beyrouth. Trois écorchés par la vie, par la guerre, pour qui l’itération de certains gestes semble être le seul ancrage possible. Reda, Assem et Adel promènent tous sur cette corniche des états d’âme de naufragés, tout en s’accrochant à la vie parce qu’« on n’en a qu’une », dira Reda en cours de tournage. Une vie qui, pour les Libanais, est ponctuée de guerres qui se multiplient et se ressemblent dans un pays où les disparités sociales sont légion.
Vingt ans plus tard
Mais ce film est aussi celui d’un retour. Il y a vingt ans, la réalisatrice était déjà venue sur cette plage publique de Beyrouth où se retrouvaient exclusivement des hommes. Parmi eux se trouvait Reda. Deux décennies plus tard, elle revient au même endroit et découvre avec surprise que l’homme est toujours là, comme figé dans le temps.
« J’avais envie de filmer des hommes. Auparavant, les femmes étaient au cœur de mon travail », confie la réalisatrice. Le visage de Reda porte désormais les marques de l’âge, son corps celles des années écoulées, les stigmates d’une vie qui se raconte. Une vie qui se construit dans la solitude.
À travers lui, Dima el-Horr retrouve non seulement un personnage, mais aussi une ville, un pays et une époque suspendus entre passé et présent. Et c’est justement cet entre-deux continu qui intéresse la cinéaste. Guerre et paix. Espoir et désespoir. Résignation et résistance. Résistance au temps, aux tragédies et refus d’abandonner un pays. « Parce que c’est le nôtre et qu’on l’aime », lâche Dima el-Horr, dont le rapport à la ville est aussi complexe que celui de tous ses concitoyens.

C’est d’ailleurs ce lien qu’elle entretient avec Beyrouth qui l’a conduite à réaliser un documentaire, elle qui est plutôt une habituée de la fiction. « Étant à Paris, je me sentais loin de la réalité libanaise. Je voulais donc m’en rapprocher en faisant des documentaires. Et puis je n’avais plus envie de travailler avec une grande équipe. Maintenant, je fais tout toute seule, ce qui m’accorde une plus grande liberté et une proximité plus importante avec les personnages que je filme », explique Dima el-Horr.
Réalisatrice, scénariste et universitaire, Dima el-Horr explore depuis plusieurs années la manière dont les histoires de guerre s’inscrivent dans les corps et façonnent la mémoire individuelle comme collective. Ses films, récompensés dans de nombreux festivals internationaux, ont notamment été présentés à Toronto, Rotterdam, Nyon, Montréal ou encore Leipzig. Docteure en études cinématographiques de l’Université Paris-Est et titulaire d’un MFA de la School of the Art Institute of Chicago, elle est également l’auteure de l’ouvrage Mélancolie libanaise, le cinéma après la guerre civile, publié en 2016. Après avoir enseigné le cinéma à la Lebanese American University, elle dispense aujourd’hui des cours à l’École nationale supérieure Louis-Lumière à Paris. And the Fish Fly Above Our Heads, son troisième documentaire, a été récompensé par neuf prix.
Les corps comme mémoire de la guerre
Dima el-Horr construit avec ce film une sorte de diaporama de la misère sur fond d’horizon tantôt azur, tantôt lourd de nuages. Un documentaire sombre et pessimiste, mais dont la volonté de vivre n’est jamais absente.
Sa caméra interpelle Reda, toujours célibataire, qui n’a jamais connu l’amour. « Je suis timide, je ne sais pas approcher une femme », avoue-t-il. Reda a perdu un frère de vingt ans pendant la guerre et vit à Bourj el-Brajneh, d’où il se rend tous les jours à pied à Manara, où les immeubles cossus forment une autre sorte de microcosme.
Avec ses deux amis, Assem, qui n’aime pas l’eau mais fréquente la corniche, et Adel, pour qui la mer est une mère nourricière, ils deviennent, sans le savoir peut-être, les gardiens du temple. Et Dima el-Horr conte de sa voix leur histoire, celle de son pays qui ne sait pas rêver collectivement pour faire nation et dont les voix sont dissonantes. On regrettera peut-être la narration volontairement monocorde qui, par moments, ne fait qu’effleurer les émotions plutôt que de les habiter.

Chez Dima el-Horr, la guerre n’apparaît jamais frontalement. Elle affleure dans les corps, dans les silences, dans les souvenirs qui ressurgissent au détour d’une conversation, dans l’attente. Et dans les plans qui se succèdent frénétiquement, notamment à l’évocation du 4-Août.
L’attente, qui rythme le quotidien des trois hommes, devient alors celle d’un pays tout entier, un territoire commun pris dans une forme de fatalisme où l’horizon marin demeure à la fois promesse d’évasion et rappel constant des drames.
Reste à espérer qu’un jour les documentaires libanais pourront relater une réalité moins tragique.
And the Fish Fly Above Our Heads au Metropolis du 25 juin au 1er juillet inclus.


